Nadine Coussy-Clavaud donne un cours d'arts plastiques aux élèves de 6e. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news
Réinventer l’école | épisode № 10

Clisthène, le collège dont la France voulait s’inspirer

Unique en son genre, Clisthène est un collège public dans un quartier populaire de Bordeaux. Ici, les journées se suivent et ne se ressemblent pas, savant mélange de disciplines classiques, de décloisonnement des apprentissages et de culture. Pas de notes, pas de sanctions, des rôles attribués à tous, le rapport aux ados se veut constructif et responsabilisant.

Dans la salle des professeurs du collège Clisthène, à Bordeaux, les élèves, âgés de 12 à 15 ans, entrent presque à leur guise. Ils demandent des livres, un ballon, viennent remplir des papiers, chercher un masque, s’assoient pour discuter avec un adulte, désamorcer un conflit. «Ressortez s’il vous plaît puis revenez en frappant à la porte et en disant bonjour», demande Cécile, la professeure de biologie, à Samia et Célia, entrées un peu trop promptement dans la pièce. Maxime, le photographe qui m’accompagne, regarde ce joyeux chaos avec étonnement: dans ses souvenirs d’enfance, la salle des professeurs était un sanctuaire.

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Dans la salle des professeurs, un lieu baptisé à Clisthène "Maison des Personnels". | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Autre époque? Pas vraiment. Dans les établissements scolaires français, cette pièce reste le domaine privé des enseignants. C’est là qu’ils se posent et préparent leurs cours. Autre façon de faire, alors? Oui, assurément. Unique au sein de l’éducation publique, Clisthène est connu au point d’avoir fait l’objet d’un livre*. Au point aussi d’avoir inspiré la réforme du collège voulue par l’ancienne ministre française de l’éducation, Najat Vallaud-Belkacem. Réforme détricotée depuis.

Afin de comprendre comment l’école publique peut innover, aucun doute, nous devions découvrir cet endroit pour notre Exploration «Réinventer l’école».

Une expérimentation globale

Fruit du travail de deux anciens collègues d’un même collège, le projet de Clisthène** a été lancé en 2002. «J’avais le désir de faire bouger l’éducation nationale, dans un cadre de mixité sociale», se souvient Jean-François Boulagnon, l’un des deux instigateurs, joint par téléphone. «Je voulais faire une expérimentation globale, avec un collège au coeur du système, où seraient repensés à la fois la journée scolaire, le temps pédagogique et le rapport aux élèves, tout en suivant le programme et à budget constant. Pour le projet, j’ai beaucoup lu, nous nous sommes inspirés de beaucoup de travaux scientifiques et finalement, nous avons essayé de mettre bout à bout des idées qui tenaient la route.»  Résultat des courses: près de vingt ans plus tard, le nombre de demandes d’inscription est bien supérieur au nombre de places. Et les jeunes, souvent, adhèrent au projet: «Il y a un esprit de groupe à Clisthène, on s’aide entre nous, on est contents» s’enthousiasment en cœur quatre copines de 4e (l’équivalent en Suisse de la 10H). «Grâce à tout ce que nous faisons ici, ma façon de m’exprimer à l’écrit et à l’oral s’est beaucoup améliorée», dit pour sa part Nicolas, avec des mots réfléchis et le sourire aux lèvres.

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Dans la cour de récréation. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Nous sommes au Grand Parc, entre barre d'immeubles et hautes tours, un quartier très populaire non loin du centre-ville de Bordeaux et limitrophe de celui des Chartrons, apprécié des familles aisées, avec ses vieilles maisons bourgeoises. Depuis l’extérieur, rien ne détonne. Comme n’importe quel établissement scolaire français, Clisthène a sa grande cour bitumée devant un banal bâtiment de métal de deux étages, où sont accueillis quelque 200 élèves répartis dans huit classes de quatre niveaux. Mais c’est entre les murs que tout diffère, que le mélange concocté par l’expérimentation produit des effets détonants, avec de bons résultats scolaires, des enfants qui prennent du plaisir à apprendre et des enseignants qui, souvent, ne s’imaginent pas travailler ailleurs.

Mixité sociale et scolaire

Ici, il y a Rania, Moussa, Samy, Dounia, Chekib, qui habitent dans la cité comme la grande majorité des élèves du collège. Il y a aussi Juliette et Antoine, du quartier des Chartrons qui auraient pu aller dans le privé comme leurs copains de primaire, mais dont les parents ont fait le choix délibéré d’une pédagogie alternative et de la mixité sociale. «Mes parents ont déménagé de la région parisienne à Bordeaux pour que je puisse aller à Clisthène», dit Clémence, aujourd’hui lycéenne et venue rendre visite à ses anciens professeurs.

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Une classe de 6ème se dirige vers le Jardin Public, parc cossu du centre de Bordeaux, pour une course d'orientation interdisciplinaire sport / géographie / physique. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Au-delà de la mixité sociale réussie, la mixité des niveaux scolaires est de mise, avec des bons, des très bons, des moyens, des enfants en difficulté, en échec scolaire parfois. «Nous avons certains élèves qui présentent des troubles dys (dyslexie, dysorthographie, etc) ou des troubles de l’attention», ajoute Marc Chaigneau, professeur de mathématiques et l’un des trois coordinateurs du projet. De toute cette variété de profils, de ces brassages, naît un équilibre, une force presque. «Nous cultivons l’hétérogénéité, nous la cherchons. Et nous demandons aux élèves de s’aider entre eux, de s’impliquer», résume Anne Hiribarren, professeur de français et également coordinatrice.

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Nadine Coussy-Clavaud, Anne Hiribarren et Marc Chaigneau, les trois coordinateurs du projet Clisthène. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Temps fort de cet esprit d’entraide: les groupes de travail. Composés d’une quinzaine d’élèves des quatre niveaux scolaires, ils se retrouvent deux fois par semaine pour ce que l’on appelle ici l’aide au travail. Ces deux heures commencent immanquablement par dix minutes d’exercices de maths, afin de permettre l’acquisition d’automatismes. Ensuite, place à la méthodologie. Des conseils sont donnés pour mieux mémoriser, et l’on fait ses devoirs, en ayant toujours la possibilité de demander de l’aide aux plus grands … mais aussi aux petits si nécessaire.

Décloisonner les apprentissages, croiser les thématiques

Concrètement, la semaine s’articule autour d’un tryptique: d’abord l’enseignement classique des matières comme les maths, le français, les langues, la physique, etc. A noter que les élèves, souvent en demi-groupes d’une quinzaine de personnes, ne changent pas de classe entre les cours – ici, ce sont les enseignants qui se déplacent. Ensuite, le décloisonnement des apprentissages, ou, dans le jargon, l’interdisciplinarité. En clair, il s’agit de croiser les disciplines autour de plusieurs thématiques. En une année scolaire, chaque enseignant s’implique ainsi dans une dizaine de projets interdisciplinaires, qui tous font l’objet d’une présentation finale, en plus des quatre sessions annuelles de Semaine Interdisciplinaire, où toute l’école est engagée. Enfin, la troisième partie du temps est consacrée aux ateliers où l’objectif est de se cultiver: théâtre, chorale, cuisine, etc.

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Des élèves de 6e écoutent et répondent aux questions qui leur sont posées lors d'une course d'orientation interdisciplinaire sport / géographie / physique au Jardin Public de Bordeaux. . | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Ce mardi matin, les élèves de sixième filent en tenue de sport vers le Jardin Public, parc bordelais romantique à souhait. C’est la fameuse interdisciplinarité: Simon et Florian, les professeurs de sport, Manon, qui enseigne l’histoire-géographie et Inès, la physique-chimie, sont de la partie. Une course d’orientation a été organisée, pour mettre en pratique différents acquis de géographie, il faut courir rapidement entre chaque balise, pour l’aspect sportif, et répondre à des questions de physique ou de géographie pour valider l’ensemble et pouvoir passer à la prochaine étape.

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Pendant la course d'orientation des 6e, au Jardin Public. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Chekib et Rania arrivent essoufflés. «Quels sont les quatre types principaux de cartes?» demande Simon, un stylo à la main. «Euh, topographique, thématique», répondent les jeunes avec hésitation, en bloquant sur les deux autres réponses. Pendant ce temps, dans l’enceinte de Clisthène, on s’intéresse à Dracula chez les 4e, entre mythe du vampire et étude du sang, avec les professeurs de français et de sciences de la vie. Quelques mètres plus loin, place au «Rap et féminisme» pour les 3e, avec la prof de musique et la documentaliste. Au tableau, les présentations se succèdent. Malik, en short et tee-shirt, cheveux décolorés, a choisi de parler de la rappeuse Suzane: «Elle dénonce le sexisme banalisé et le harcèlement de rue dans son clip SLT.»

Rapport différent à l’ado

Ici, pas de notes durant les deux premières années de collège – elles sont remplacées par des couleurs. Pas de retenues, ni de sanctions non plus, sauf dans des cas graves. On demande aux élèves de s’engager sur certains points à améliorer, de remplir des fiches d’incident lorsqu’il y a des problèmes avec des enseignants - lesquels doivent aussi remplir leur partie de la fiche. Place à la responsabilisation, avec des rôles attribués à chaque élève et qui changent régulièrement, de la personne en charge de distribuer la parole pendant les cours à celle qui fait l’appel ou s’assure que tous se sont bien lavés les mains avant de déjeuner. «Il faut distribuer la parole et retrouver le calme», annonce ainsi au début de son cours d’arts plastiques la professeure Nadine Coussy-Clavaud, troisième coordinatrice du projet. Annette lève alors la tête du croquis qu’elle dessinait et reprend son rôle en main : c’est elle qui s’occupe aujourd’hui de distribuer la parole. «Samia, tu peux parler, après ça sera à toi Martin».

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Une classe de 6 lors d'un appel. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Même chose pour les professeurs. «Moi, cet après-midi, je suis poisson pilote. Si un enseignant a un problème en classe avec un élève, il me demande de monter, je m’assois quelques minutes à côté dudit enfant, pour baisser la pression. Ça permet d’éviter l’exclusion du cours», explique Djamel, enseignant en mathématiques et ravi d’avoir rejoint Clisthène en ce début d’année scolaire. «Avant, dans mes précédents postes, j’essayais souvent d’avoir une approche différente, mais c’était compliqué, je me sentais très seul.»

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Les élèves de 4e avec leurs enseignants, lors d'un cours interdisciplinaire français/biologie autour du mythe de Dracula. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Autre rôle très important pour les professeurs, celui de tuteur. Chacun d’entre eux est ainsi le tuteur d’une quinzaine d’élèves répartis sur les quatre niveaux. Il s’agit du suivi des enfants et d’établir un contact direct avec les parents. «Le lien de confiance avec la famille est extrêmement important. Il sous-tend le projet autour du socle parent-professeur-élève», souligne Nadine Coussy-Clavaud, l’oeil pétillant et l’énergie débordante. «Ce travail en tutorat donne du sens à notre façon d’enseigner», poursuit Marie-Hélène, la prof de musique.

Un envol en douceur

On pourrait se demander si sortir d’un tel cocon ne rend pas l’arrivée au lycée (l’équivalent du gymnase en Suisse) plus compliquée. Pedro, un père croisé dans la cour, nourrissait une inquiétude pour son fils, tellement heureux à Clisthène. Mais le passage s’est fait sans douleur, comme pour la plupart. «Ma fille qui s’est beaucoup plu ici était contente d’aller dans une structure plus grande», dit Annie, maman de trois enfants. L’envol arrive sans doute au bon moment, celui où les jeunes ont suffisamment pris confiance en eux et ont envie de se frotter à un monde plus vaste.

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Les élèves de Clisthène, à la cantine. | Photo: Maxime Fossat pour Heidi.news

Mais pour en arriver là, l’énergie déployée par les enseignants et les encadrants est impressionnante.  Les journées s’étirent souvent en longueur. Chaque semaine, les 23 femmes et hommes qui œuvrent au fonctionnement de ce collège décidément atypique se retrouvent tous pour faire le point pendant deux heures, préparer ce qui doit l’être, parler de ce qui s’est bien passé et de ce qui a plus difficile, partager les bonnes pratiques. Là aussi, les rôles sont distribués. Il y a la personne en charge du rapport, celle qui distribue la parole. Et ce mardi, il y en plus le photographe et moi. Au moment de reprendre mon train, une question reste, non résolue. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de Clisthène dans le système public français? Mais ça, c’est une histoire de choix politiques… une autre histoire.

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