Illustration Marc Kappeler (DR)

La Chaux-de-Fonds - Le fatre, il a schlagué le katz avec un steck en bas de la strasse

Bettina Wohlfender, née dans le Toggenburg, vit aujourd'hui comme autrice indépendante à La Chaux-de-Fonds et ne serait pas contre l'idée de s'installer un jour à Stockholm. Elle a étudié l'écriture littéraire à Bienne. Elle se passionne actuellement pour les montres mécaniques, les chênes du Spessart et les mots qui se glissent de langue en langue.

Publié le 30 août 2022 08:00. Modifié le 30 août 2022 17:49.

Ma première rencontre avec La Chaux-deFonds a eu lieu dans le Toggenburg. Je jouais au Monopoly avec ma grand-mère et La Chaux-de-Fonds était l'endroit le plus exotique qui soit. Je le prononçais en allemand, avec ce ch, ce au, ce x, et ma grand-mère riait, me donnait la carte, les maisons en plastique vertes et les hôtels rouges. Ce n'est que bien plus tard que j'ai pris pour la première fois le train régional de Bienne pour traverser la vallée de Saint-Imier avec tous ces villages qui commencent par un C — Corgémont, Cortébert, Courtelary, Cormoret — et que j'ai atteint la limite du brouillard avec le sentiment d’arriver sur un balcon qui émergeait du reste de la Suisse.

La ville est loin des grands axes. Y aller signifie que vous en avez eu l’intention ou bien que vous vous êtes perdu. C'est qu'il faut prendre de petits trains qui finissent immanquablement par être annulés ou retardés indéfiniment. Vivre ainsi loin des grands axes ne semble pas gêner les gens d'ici. Au contraire. Voilà neuf ans que j'ai emménagé dans ma ville de Monopoly, et depuis que j'y suis, on ne manque jamais de me rappeler qu'à La Chaux-de-Fonds, autrefois, il y avait beaucoup d'autres Suisses alémaniques, qu'ils avaient même leur église, et que tout est allé si vite: de l'alpage au village, puis à la métropole horlogère. En 1880, un tiers de la population de la ville était originaire de Suisse alémanique. La plupart sont repartis. Le Temple Allemand est aujourd'hui un théâtre. Quelques mots sont restés, quelques noms aussi.

Aujourd'hui, les Nussbaum, les Kaufmann ou les Aeschlimann ne parlent pas plus le suisse allemand que les Dubois, les Sandoz ou les Droz. Les ancêtres de mes enfants du côté de leur père sont eux aussi originaires de Suisse alémanique. L'arrière-arrière-grand-père était garçon d'orgue au Temple, il prenait soin des soufflets et des vents. Il parlait encore le suisse allemand, mais la langue maternelle s'est progressivement perdue. Seuls quelques germanismes ont survécu au fil des décennies. Quand il parle de ses parents, le grand-père de mes enfants dit le fatre et la moutre. Je fais exprès de lui dire grossfatre, même si je sais pertinemment que ça ne se dit pas puisque seul le fatre se dit encore.

Tous les matins, les corbeaux effectuent un vol aller du lycée vers la station de compostage, puis un vol retour le soir. Lorsqu'un bip me réveille la nuit et que des lumières orange clignotent et parcourent les rideaux et les murs de ma chambre, je sais qu’il neige. Les lames des chasse-neiges raclent les routes. Il y a de l'électricité dans l'air ces matins-là. Nous pensons à toute cette neige tombée et espérons qu'il va encore neiger. Nous construisons des géants, des châteaux avec des toboggans, un parc plein de bonshommes de neige. Mais les hivers où la neige reste plusieurs semaines font partie du passé, du temps où grossfatre était encore un enfant. Aujourd'hui, les jours de neige sont entrecoupés de jours sans, ou de jours de neige fondue. Mes enfants disent Pflotsch, ils disent pètche.

Je crois que la plupart des mots qui sont restés ici commencent par un s: schlaguer, schwenser, schneuquer, le schnec, le steck, le speck, la strasse, les spätzli, le schlouck, les schlecks, la stimmoung, le spatz, le schnetz, le schnaps, le stamm, le stempf. Une fois, les éléphants aussi sont restés ici. En 1914, les artistes du cirque Hagenbeck ont dû repartir en Allemagne pour faire la guerre, tandis qu'à La Chaux-de-Fonds, on s'occupait des éléphants, on leur faisait porter du charbon et de l'eau à travers la ville. Le plus petit est mort de froid et fait toujours partie de la collection du Musée d'histoire naturelle.

Sur une pente enneigée, le grossfatre dit: on fait une rütschée ? Il fléchit légèrement les genoux et glisse sur ses talons en bas de la pente. Quand le printemps arrive au pied du Jura, l’impatience me gagne. Mes enfants crient: les tatouillards! Les gros flocons de neige qui tombent du ciel au ralenti et qui fondent aussitôt sur le sol. Ils sont si beaux que je ne peux pas en vouloir à l'hiver qui s'obstine. Les martinets noirs ne tardent pas à revenir dès que les stalactites se détachent des gouttières. Leurs cris, leur vol rapide. Ils fendent l’air de leurs ailes en forme de faucille et chassent au-dessus du plan en damier de la ville dont les noms de rues racontent encore la détermination et la générosité qui ont présidé la reconstruction de la ville après l'incendie de 1794 : rue de l'Avenir, avenue Léopold Robert, boulevard de la Liberté.

Par les belles journées d'automne, nous nous promenons dans les champs et faisons un feu entre les grands épicéas. Une torrée. Nous enroulons les saucissons neuchâtelois dans des (véritables) feuilles de choux et du papier journal, ficelons des paquets compacts que nous humidifions avec de l'eau puis les mettons à cuire sous la cendre. Le grossfatre s’écrie: le fatre, il a schlagué le katz avec un steck en bas de la strasse. Nous rions. C'est un jeu de son enfance. Jouer à celui qui peut mettre le plus de mots sauvés dans une phrase. Mes enfants parlent comme ça. Pas avec des mots anciens mais avec des mots ajoutés. Je peux avoir un Zuckerbolle? Lueg, il y a un Bagger! Tu peux me chräzebuggele? J'ai hérité du Monopoly et de la luge en bois de ma grand-mère. Mes enfants montent dessus et je les tire dans le labyrinthe que dessinent les hauts murs de neige et les façades rectilignes de la ville, qui s’étendent vers l'infini, toujours plus loin, avec cette sensation qui m’est restée de me trouver sur un balcon.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.