Illustration Marc Kappeler (DR)

Kreuzlingen - Quand vient la bise, les vagues se déchaînent et grondent comme en bord de mer

Pour Anja Schmitter, la ville, ce sont des lumières orange dans une nuit violette, des visages, des klaxons, des rires et le fait qu'on ne se salue pas dans la rue. Née à Münsterlingen, elle a étudié la germanistique, la littérature comparée et l'écriture littéraire à Zurich, Bordeaux, Vienne et Berne. Elle a écrit pour un théâtre en prison, son premier roman paraîtra à l'automne 2022.

Publié le 31 août 2022 08:00. Modifié le 31 août 2022 17:41.

Kreuzlingen Bärenplatz. Je descends du bus. Nous sommes à la mi-avril, des flocons de neige fondus tombent du ciel. Dans le petit parc à côté de l’arrêt de bus, il n’y a pas de fumeurs de joints, pas de gymnasiens. Juste un garçon fait de métal. Son pénis tagué en rose est la seule tache de couleur chaude dans cette journée autrement grise. Je rabats ma capuche sur ma tête et me mets en mouvement. A gauche de la Bärenplatz, il y a un rond-point, à droite un autre. Ils ressemblent à des roues dentées qui poussent les voitures à poursuivre leur route. Comme pris dans un énorme engrenage, les véhicules tournent autour des giratoires et la circulation s’écoule ensuite dans différentes directions. Comme si personne ne voulait s’arrêter à Kreuzlingen, et encore moins y rester.

La route qui mène directement à Constance via la douane principale s’appelle «Boulevard» depuis 2011 et est censée être une zone de rencontre. Je croise deux ou trois personnes pressées. La fine neige se transforme en pluie et j’accélère le pas à mon tour. Au centre géographique de la ville se trouve une colonne publicitaire, sur laquelle il est écrit dans un semblant de promesse: «Il se passe toujours quelque chose à Kreuzlingen». Sur la colonne est collé le programme culturel officiel de la ville, de mars à juin. Et juste à côté, la photo d’un chat qui s’est échappé. Oui, il se passe quelque chose à Kreuzlingen.

Mais qu’est-ce qui fait l’âme de Kreuzlingen? Le restaurant Traube am Zoll a fermé pour cause de pandémie, le poste de douane est inoccupé depuis des années. Je passe la frontière et me souviens que lorsque nous étions enfants, nous sautions d’un pays à l’autre à cet endroit précis: Suisse, Allemagne, Suisse, Allemagne. Nous restions les jambes écartées, pour être à la fois en Suisse et en Allemagne. Constance était ma deuxième ville. Constance a fait de Kreuzlingen, ma première ville, une agglomération. «Ville universitaire», c’est ce qu’on peut lire sur un panneau jaune foncé de l’autre côté de la frontière. Puis suit un kebab. Je fais quelques pas dans la rue principale, qui s’appelle ici Kreuzlingerstrasse.

Les rares passants qui circulent parlent le suisse allemand. Au printemps 2020, la commune de Kreuzlingen a été séparée de sa ville. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les frontières étaient fermées. Des clôtures traversaient les quartiers résidentiels: les couples, les familles, les villes étaient séparés.

La vieille ville de Constance est quasiment limitrophe de Kreuzlingen. C’est la vieille ville qui manque à Kreuzlingen et qu’elle partage bien entendu. Lorsqu’on s’y intéresse de plus près, on remarque que l’architecture est ici légèrement différente de celle du côté suisse. Devant les maisons, des pierres d’achoppement (Stolpersteine) dorées et brillantes sont parfois incrustées dans le sol à la mémoire des victimes du national-socialisme, un souvenir encore bien vivant. Le soleil perce les nuages, il fait plus chaud, mais peu de gens sortent. Je me demande si le passage de la frontière est autorisé en ce moment et retourne rapidement en Suisse.

Gare centrale de Kreuzlingen. Trois distributeurs de snacks, un distributeur de café, un Prontophot. Quelques casiers de consignes, des abris çà et là. Les abris ont partout la même odeur: celle de la fumée de cigarette éventée. En train, je fais un arrêt à Kreuzlingen Hafen. Il se remet à pleuvoir. Je m’abrite sous le toit de l’Avec jusqu’à ce que la pluie s’arrête. A côté de moi, trois jeunes les yeux un peu dans le vague et deux ouvriers du bâtiment qui passent leur pause de l’après-midi attendent aussi la fin de l’averse. Personne ne se parle. Ecole cantonale de Kreuzlingen. La dernière fois que je suis venue ici, c’était pour le jubilé en 2019. Un véhicule blindé Mowag avait été placé en plein centre de l’endroit où se tenait la fête. Lorsque j’ai demandé pourquoi, on m’a fait savoir que cela ne posait pas de problème particulier, que le Mowag Eagle n’avait rien à voir avec la guerre, qu’il était ici pour symboliser la fierté des entrepreneurs de Thurgovie. Soit. En retournant à la Bärenplatz, je me souviens que Kreuzlingen nous semblait souvent trop calme. Il nous manquait, à nous les adolescents, les manifestations du 1er mai ou la Streetparade. Nous rêvions d’évasion et d’anonymat. Au lieu de cela, nous allions chaque année au festival transfrontalier Fantastical. Au Siebenschläferzelt, tout le monde se connaissait.

Je retourne en bus au village où j’ai grandi. Et tandis que la pluie tambourine à nouveau sur les vitres, d’autres souvenirs me reviennent soudain: les heures passées à flâner dans le Seeburgpark de Kreuzlingen, les herbes hautes qui dansent dans le vent, les éclats de rire, les premiers baisers, les journées de ciel bleu sans fin, la crème glacée, la crème solaire, le lac de Constance dans les oreilles. Et quand la bise arrive, les vagues qui se déchaînent et bruissent. Comme au bord de la mer.

Pleine d’espoir, me voilà replongée en été. Mais lorsque je descends du bus fin juillet à la Bärenplatz, le ciel est à nouveau gris, de grosses gouttes s’écrasent sur des routes d’un gris tout aussi implacable. Il semble que seule la végétation ait changé au cours des derniers mois: la statue près de la Bärenplatz est entourée de fleurs à hauteur de taille, dont la tête s’incline sous la pluie. En regardant à travers les fleurs violettes, je réalise qu’entre-temps, on a au moins pris la peine de nettoyer la meilleure partie du garçon en métal.

Je refais la promenade que j’avais pour habitude de faire au printemps. Devant le Traube am Zoll toujours fermé, je m’abrite finalement sous le toit, résignée, et j’écris dans mon carnet de notes qu’il pleut et que rien ne se passe. «Hendo de notiot?», me demande soudain un homme âgé en désignant avec effroi sa petite voiture garée à côté de la mienne sur un parking. «Han extra zwe Franke inegloh!» Je lui explique que je ne suis pas là pour distribuer des PV, mais que j’écris un texte sur Kreuzlingen. Il rit, soulagé. «Do hendo abo viel z vozelle», dit-il en continuant son chemin. Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’il voulait dire. Je le regarde passer la frontière sous la pluie et disparaître en Allemagne.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.