Illustration Marc Kappeler (DR)

Genève - Dans cette ville, même les cours d’eau sont des étrangers

Marina Skalova, née en Russie, a grandi en France et en Allemagne et a étudié l'écriture littéraire à Bienne. Elle vit aujourd'hui à Genève en tant qu'écrivaine, poète, dramaturge et traductrice. Elle a déjà vécu à Moscou, Stuttgart, Kaiserslautern, Paris, Berlin, Bienne et Genève pendant de longues périodes. Elle est toujours attirée par Buenos Aires.

Publié le 01 septembre 2022 08:00. Modifié le 02 septembre 2022 22:01.

«Les villes sont des corps aux cicatrices lentes qui se ressourcent d’autant mieux qu’un fleuve coule en leur cœur», écrit Cécile Wajsbrot dans Nevermore, mon livre de chevet actuel. Genève est une ville pleine de ressources, généreusement pourvue en cours d’eaux, qui la ressourcent abondamment. Son lac et ses fleuves dessinent son anatomie, gonflent ses poumons. Ses cicatrices ne paraissent jamais. On dit qu’il faut se méfier des eaux trop douces.

Le lac Léman est une vaste étendue inquiétante. En regardant ses flots impassibles, je m’imagine sombrer telle une pierre, avalée par l’anesthésie contemplative. Il en est autrement des fleuves. Le Rhône et l’Arve sont des eaux tumultueuses. Elles se jettent l’une dans l’autre comme des loups se sautent à la gorge. Elles ont souffert et font souffrir. Elles ne s’en cachent pas. C’est Rémus et Romulus. Deux frères, le plus grand – le Rhône – ayant indubitablement l’ascendant sur son cadet. C’est pour cela que je veux regarder Genève depuis l’Arve, depuis sa marge – une rivière plus qu’un fleuve, affluent surexcité, chien fou dévalant du haut du Mont-Blanc avant de s’échouer dans le Rhône.

C’est là, chez moi. Depuis ma fenêtre, j’entends le bruissement d’une petite chute d’eau. Pour apaiser le déferlement des flots, des rochers ont été entassés en guise de digues. L’eau tourbillonne autour, forme une petite cascade circulaire, avant de ralentir. Des versants de terre abrupte mènent à de petites plages de cailloux, des troncs fracassés flottent à la surface de l’eau. De petits sentiers buissonneux s’esquissent, des chiens s’égarent dans les feuillages. Plusieurs tentes de sans-abris se cachent entre les branches.

Depuis la fermeture du centre d’hébergement dans l’ancienne caserne des Vernets – ouvert à la va-vite lors du premier confinement puis refermé tout aussi vite – les personnes sans domicile errent sur les flancs terreux des bords de l’Arve. Nombreux se sont amarrés ici, dissimulant leurs sacs de couchage dans l’entrelacs des arbres, hantant ce territoire un peu sauvage, au dos d’une zone industrielle en reconversion perpétuelle. Le matin, lorsque mon fils et moi nous rendons à la crèche main dans la main, certains nous saluent. Ce sont toujours les mêmes, assis sur les bancs au-dessus des quais. Hommes seuls, très propres sur eux. Sourires polis. Là dès la levée du jour, aspergés par la rosée de l’aube, attendant que les heures filent. L’un entasse ses possessions dans un caddie, l’autre a dû les entreposer ailleurs. Ils connaissent notre heure de passage. Mon fils sait d’avance qui occupe quel banc.

Nous bifurquons vers le quartier des Augustins. A notre droite, un Théâtre de Marionnettes de Genève, blotti dans l’angle d’une cour d’école primaire. Sur la gauche, les façades roses d’un salon de massage, où des travailleuses du sexe exercent le plus vieux métier du monde. Tôt le matin, les deux bâtiments sommeillent. Mon fils ne distingue aucune différence de nature entre les deux vitrines, qui se font face en toute quiétude. Rien ne trouble son regard innocent, sûrement pas la candeur apparente des rues, où tous les commerces se valent. Il s’intéresse bien plus à l’enseigne colorée de la station-service Tamoil et à son service de lavage de voitures. Je l’embrasse et le laisse pour la journée. Mes pas me mènent à nouveau le long du fleuve.

Les corneilles croassent. Je regarde les oiseaux déchaînés piqueter les cailloux. Aux premières heures du jour, je croise quelques joggeurs sur les quais, de jeunes parents, des propriétaires de chiens. Je descends l’un des escaliers métalliques tapissés de graffitis colorés, m’assois sur la terre sablonneuse. Des troncs enchevêtrés barrent la route. Des adolescents se bécotent dans le feuillage. Je m’approche de l’eau. Sa pâleur verdâtre empêche de voir le fond. Mon regard plonge vers les flots boueux. Ils sont de la même couleur que les bâtiments officiels à Berne, un kaki pâle, comme un uniforme militaire délavé. Bientôt, la caserne des Vernets sera confiée à une coopérative, qui transformera les lieux en ateliers d’artistes. Une occupation plus que temporaire: le bâtiment doit être démoli d’ici la fin de l’année prochaine. Un nouveau quartier verra le jour ici, des arbres seront rasés, des logements construits. Dans l’intervalle, cette zone indéfiniment éphémère a quelque chose d’une friche: tous les jours, je longe ses clôtures aux tags bariolés, passe devant plusieurs petits théâtres, la cour de la Parfumerie occupée par des roulottes et divers bric-à-brac.

Au fond du fleuve, j’aperçois parfois des carcasses de vélos et des caddies de supermarché, enlacés par les algues et la végétation fluviale. La plupart du temps, l’eau brunâtre reste opaque. Elle ne révèle pas, ne reflète rien. Dans cette ville, je ne rencontre personne, ou alors des personnages erratiques, vagabonds plus qu’habitants. Genève est un conglomérat de veines gondolées par une eau sibylline. Si Genève était un type de personnalité, elle serait sans doute de profil évitant. Elle s’échappe dès que je tente de la saisir. On n’imagine pas épouser ses trottoirs, faire l’amour dans ses recoins. Chaque matin efface le souvenir des nuits passées, que les bris de verre ne rappellent que rarement sur l’asphalte. Genève sait pourtant être festive, débordante peut-être même – mais pas exubérante. On cherche en vain le moment où les nuits basculent du côté des jours, où la transgression farde la lumière d’ombres irisées. Genève est un corps sans organes.

La Jonction, le lieu où les deux fleuves confluent, n’évoque pas une cicatrice, la suture de deux bouts de chair s’intriquant inexorablement, mais plutôt une greffe qui aurait du mal à prendre. Les eaux du Rhône brillent d’un somptueux bleu verdoyant, celle de l’Arve gardent leurs teintes olivâtres. A Genève, on se côtoie plus que l’on ne s’interpénètre. Chacun s’agrippe à son étrangeté, sa singularité. Il n’y a guère autre chose à quoi se tenir.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.
  • Une version de ce texte a aussi été publié dans le no. 44 (automne 2022) de la très belle revue La Couleur des Jours