Illustration Marc Kappeler (DR)

Effretikon - Entre la reconnaissance et le dégoût, je ne saurais choisir

Née à Zurich, Doris Wirth a étudié la germanistique, le cinéma et la philosophie. Elle a publié deux recueils de nouvelles et termine actuellement son premier roman. A Berlin, elle donne des cours d'alphabétisation pour adultes. Une ville lui permet de voir plus loin que le bout de son nez, c'est une confrontation sans fin avec la crudité de la vie.

Publié le 29 août 2022 08:00. Modifié le 29 août 2022 16:53.

Je rentre un jour de bruine en juillet. J’ai froid aux pieds, et aucun banc en vue sur le quai. Bienvenue à Effretikon! Au bas de l’escalier, un jeune homme m’accueille, rayonnant.

«Non, merci, dis-je, lui faisant perdre tout enthousiasme, je ne veux pas faire de don.» C’est à cet endroit précis qu’Ivo se tenait autrefois, posté en équilibre sur les bornes. L’artiste aux cheveux longs n’était pas d’ici. Et moi, alors âgée de dix-sept ans, j’étais suspendue à ses lèvres et je posais pour lui sur le plongeoir de trois mètres. Pour moi, il était porteur de la promesse d’un avenir meilleur: s’il pouvait transformer le gris du béton de la piscine locale en un monde multicolore, rien n’était impossible!

Passage souterrain de la gare. Lumière artificielle blafarde, espace quasi désert. Ce qui agresse mes yeux, ce n’est pas l’étrangeté de cet entre-deux mondes, ce sont les vitrines de présentation extérieures. On peut y accrocher des affiches sur le fond et utiliser la profondeur de la vitrine pour installer toutes sortes de petits objets. Comment ai-je pu les oublier? L’antenne locale des sociaux-démocrates fait de la publicité en placardant des affiches rouges sur fond noir – sombre et clair à la fois. Dans la vitrine d’à côté, c’est le besoin de s’exprimer qui s’affirme sous diverses formes; photos d’enfants construisant des cabanes sur un mur recouvert de bois! «Néhémie arrive à Effretikon», écrit en bleu, suivi de «Toi aussi, sois de la partie!», en rouge. Des chameaux transportent de minuscules fagots de bois sur un tapis de jute, des santons en manteaux de velours brandissent un panneau «On cherche des collaborateurs!». Au moins, quelqu’un s’est donné du mal. Il ou elle n’a pas ménagé sa peine. C’est également le cas dans la vitrine de la Section des Samaritains. Sans lien apparent, un paysage marin composé de poissons en bois, de perles de verre, de coquillages, de filets, d’un bateau et même d’un phare s’agite au premier plan. La scène est éclairée par une guirlande lumineuse d’un turquoise éclatant. J’oscille entre acceptation et rejet.

Dans ces boîtes se reflète le visage de mon enfance provinciale. Tous ces samedis après-midi passés à l’église, avec pour seul divertissement des pelotes de laine et des jeux de mains. Moi aussi, j’ai voulu un jour que «Néhémie arrive à Effretikon» pour construire des cabanes et des ponts de cordes. Les filles et les femmes qui se retrouvaient à l’église par temps de pluie pour confectionner des pompons trouvaient que j’étais une fille curieuse, moi, la fille qui marchait pieds nus et qui écoutait Die toten Hosen au lieu de jouer dans la fanfare locale. Toutes ces Nadja et Nicole qui grandissaient dans une petite maison avec un jardin devant et dont les parents venaient nous voir en classe pour nous faire un discours bouffi d’autosatisfaction sur la vie dans leur biotope me donnaient le sentiment de ne pas être à ma place.

Un sentiment qui s’est renforcé bien plus tard, durant mes années de lycée dans la grande ville voisine. Je me souviens de toutes ces soirées passées à déambuler sans but dans ce bled terne, où je devais choisir entre les garçons de la maison des jeunes (avec baby-foot et fumette) ou ceux de la maison des associations de l’UCJG (aussi avec baby-foot, mais sans fumette). Dans mes souvenirs d’enfant, Effretikon était une petite ville dont l’horizon s’étendait du clocher de l’église à la piscine, tel un couperet qui sectionnait net tout ce qui dépassait trop des haies.

Sortie du passage souterrain, je respire enfin. Et je revois la lumière du jour! De même qu’un parterre de fleurs bien ordonné, mais généreusement fourni. Au-dessus des pelleteuses qui remettent en état le pont chevauchant les voies, j’aperçois le clocher massif. Au début des années soixante, cette construction abstraite en béton située à côté de l’église a suscité la controverse. Depuis, le clocher fait partie intégrante du paysage urbain et est devenu l’un des symboles d’Effretikon. Je tourne à nouveau le dos à l’église. Des immeubles d’habitation à perte de vue. Le fait qu’ils aient été recouverts de bardeaux ne les rend pas plus agréables, seulement plus écailleux. Toujours frigorifiée, je suis le petit chemin qui passe devant le cimetière. Jusqu’à ce que j’aperçoive devant moi la haie persistante bien connue, qui semble figée dans le temps. Et derrière, les prés familiers, les balançoires, la bascule, le portique d’escalade. Rappenstrasse 30. Je franchis le portail et m’assieds sur le banc. Des trois côtés, des balcons me regardent. C’est là que, lorsqu’elle était jeune, ma mère s’asseyait pour tricoter des chaussettes et des écharpes, tandis que je dormais dans la poussette. En hiver, je descendais cette petite colline en luge jusqu’à ne plus sentir mes doigts.

La Turquie, le Tibet, la Tchécoslovaquie, la Bolivie, voilà les autres nations avec lesquelles nous partagions nos quatre étages. Comme si près de quatre décennies ne s’étaient pas écoulées depuis cette époque, les couvercles métalliques des cylindres en béton devant la maison continuent de claquer lorsque je saute de l’un à l’autre comme autrefois. Haut d’un bon demi-mètre pour le premier, un peu plus bas pour le second, personne ne peut vraiment dire à quoi ils servent. Des réservoirs d’eau peut-être ? La barre à tapis est vide. A l’époque, seule Mme Stach venait battre ses tapis ici. Je regarde le nom sur la sonnette. Madame Stach vit encore là! Je poursuis mon chemin. Au détour de la rue, un panneau défraîchi me saute aux yeux: «Attention, enfants!». Un garçon peint y joue au football devant un nuage bleu foncé. Ce panneau! Soudain, mon cœur s’emballe. Je regarde le dessin de plus près. Les taches noires sur le ballon de foot, l’écriture, est-ce moi qui... Oui, c’est bien cela! C’était il y a un quart de siècle! A l’époque, j’ai certainement eu honte de l’amateurisme de ma peinture. Mais aujourd’hui, elle me rend incroyablement heureuse.

Remplie d’allégresse, je me dirige à nouveau vers la gare. Ceux qui arrivent me regardent avec curiosité. Ils me prennent sûrement pour une étrangère. «Je suis d’ici!», ai-je envie de leur crier. Je le suis peut-être plus que je ne le voudrais.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.