Illustration Marc Kappeler (DR)

Davos - Le soleil a toujours été le grand architecte local, et le restera

Pour Tabea Steiner, une ville n'est une ville que lorsqu'on ne sait pas où elle commence et où elle finit. Steiner a étudié la germanistique et l'histoire. Elle a lancé et participé à l'organisation de plusieurs festivals littéraires à Thoune et à Berne. Après le grand succès de son premier roman Balg, son nouveau livre paraîtra au printemps 2023. Entre-temps, elle s’est installée à Zurich.

Publié le 28 août 2022 08:00. Modifié le 29 août 2022 08:24.

Il y a peu de temps, du moins à l’échelle de l’évolution géologique, un remblai naturel a été créé par un énorme éboulement survenu dans la région de la Totalp, au-dessus de la vallée de la Landwasser. Le lac de Grossdavos y a pris place et bientôt des deltas se sont formés, entraînant la subdivision du lac. Ce phénomène a aussi eu pour effet de changer le sens d’écoulement de la Landwasser dans la vallée: 20’000 ans plus tard, les strates des vallées latérales témoignent encore de l’inversion du cours de la rivière.

A partir du 12e siècle, la vallée a été colonisée par les Walser, et au 15e siècle, elle a vu se former la Ligue des Dix-Juridictions, missionnée pour défendre la région contre l’expansion des Habsbourg. Les localités de DavosDorf (Davos-Village) et Davos-Platz (DavosPlace) s’y sont ensuite développées, séparées pendant longtemps par une frontière naturelle, le cours d’eau de la Schiabach, aussi synonyme d’avalanches en hiver et d’éboulements et de glissements de terrain en été. Des siècles durant, la forêt de montagne a quant à elle été menacée par les brûlis et les installations minières. Aujourd’hui, elle protège la ville la plus haute d’Europe contre la neige qui tombe encore en masse sur Davos en hiver. De par sa couleur sombre le manteau forestier absorbe aussi la lumière du soleil et contribue à dissiper la masse d’air froid qui se forme au-dessus de Davos en hiver.

Au début, les premiers touristes ne venaient à Davos que pour de courts séjours. Mais très vite, la ville a vu affluer des personnes atteintes de la tuberculose, qui y séjournaient pendant de plus longues périodes. C’est à cette époque que fut découverte l’action antiseptique du soleil, et que l’on se mit à construire des sanatoriums, à aménager les hôtels en conséquence, à développer l’héliothérapie, avec la construction de pavillons solaires pivotants. En 1882, le bacille de la tuberculose fut découvert à Berlin, la même année débuta la construction des canalisations à Davos. L’époque d’une croissance fulgurante pour Davos: en 1860, la ville compte 1700 habitants, en 1889, le chemin de fer arrive et en 1910, ce sont déjà près de 10’000 personnes qui y résident. Et chose incongrue, Davos n’a instauré une réglementation sur les constructions qu’en 1916, alors que la plupart des éléments étaient déjà achevés et que la structure de la ville, telle qu’on la connaît aujourd’hui, était déjà créée. Sur les tableaux colorés d’Ernst Ludwig Kirchner, les archers, les patineuses, les skieurs et les bobeurs pullulent. En 1934, le premier téléski à archet du monde a été construit, et les Anglais sont partis à la conquête des montagnes de Davos. Aujourd’hui encore, Hollandais, Russes, Juifs et Zurichois entretiennent des réseaux qui se sont développés au fil du temps et qui ne se mélangent guère avec la population locale. Des constructions toujours plus massives se sont succédé, le patrimoine architectural a été démoli, les logements sont devenus rares et plus chers, notamment en raison de l’initiative sur les résidences secondaires.

En 1943, avec la mise au point du premier médicament contre la tuberculose, la streptomycine, les affaires thermales de la ville ont décliné, les sanatoriums sont redevenus des hôtels classiques et le nouveau cimetière s’est avéré deux fois trop grand. Lors des premiers cursus universitaires mis en place à Davos, en 1928, Albert Einstein a créé la surprise en donnant un concert de violon. Dès lors, Davos a connu un essor remarquable en tant que cité de la Science. L’Institut suisse pour la recherche sur l’allergie et l’asthme a ainsi vu le jour, tout comme le Laboratoire de chirurgie expérimentale et l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches. Des conférences médicales et le Congrès européen de la lumière ont lieu à Davos, ainsi que le Forum économique mondial, auquel une infection mondiale transmise par de simples gouttelettes a bien failli mettre un terme il y a peu.

Lors des hivers enneigés, plusieurs tonnes se déposent sur les toitures davosiennes. Pour éviter que d’énormes blocs de neige tombant des toitures ne se répandent sur les trottoirs, tuant ou ensevelissant les passants dans leur chute, on a inventé le toit plat. Incliné en son centre, ce système de toiture conduit l’eau vers un dispositif d’écoulement qui traverse une zone chauffée de la maison. Ainsi, l’eau ne gèle jamais. Ce principe de construction est connu dans le monde entier sous l’appellation «toit de Davos».

Mais le véritable maître d’œuvre de Davos reste le soleil. C’est vers lui que se tournent les terrasses et les balcons. Quiconque veut construire ici doit faire vérifier par le géomètre que chaque pièce principale bénéficie d’au moins deux heures de soleil le 21 décembre. Tant que cette prescription d’ensoleillement est respectée, la distance avec les bâtiments voisins peut être réduite au besoin, ce qui donne lieu à une urbanisation toujours plus dense. L’époque de la «ville des villas» avec ses jardins généreux, dont la végétation interstitielle servait également de protection contre les malades de la tuberculose, est révolue. Les maisons Walser que l’on retrouve çà et là n’ont pas encore totalement disparu, ce qui, selon certains, contribue à donner à Davos son caractère atypique.

On compte en moyenne sept jours de brouillard par an à Davos. La visibilité autrement si bonne et cette lumière typiquement alpine sont dues au fait que l’air ne contient pratiquement pas de particules de vapeur. D’ailleurs, c’est à Davos que Carl Dorno, qui découvrira plus tard les rayons UV-B, a choisi de se rendre pour observer les effets curatifs du climat et y étudier pour la première fois de manière systématique les grandeurs de rayonnement ainsi que l’interaction entre le rayonnement solaire et l’atmosphère. Si le Forum économique mondial devait un jour tirer sa révérence, si la neige devait manquer en hiver ou si la rivière devait une fois de plus inverser son cours, le vent continuerait à souffler imperturbablement du nord au sud à travers la vallée. Et le soleil continuera de briller probablement pendant quelques milliards d’années encore sur la ville alpine de Davos.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.