Illustration Marc Kappeler (DR)

Coire - Cette ville avait bien la mort de mon ami sur la conscience

Romana Ganzoni vit à Celerina en tant qu'écrivaine. Elle a étudié l'histoire et la philologie allemande et a exercé le métier d'enseignante pendant de nombreuses années. Polyglotte, elle écrit des récits, des romans, des poèmes, des essais, des chroniques et des émissions de radio. Elle a vécu longtemps à Zurich et à Londres, mais elle est toujours attirée par Gênes et Leipzig.

Publié le 26 août 2022 08:00. Modifié le 26 août 2022 15:52.

Au début, Coire, c’était la rue de la gare, la Bahnhofstrasse. Dissimulée derrière les montagnes, à l’écart du rude climat habituel, Coire, c’était un «boulevard» pour les femmes venues défiler, du moins sur les premiers mètres. Quand ma mère me racontait ses rendez-vous chez le coiffeur dans la Bahnhofstrasse chaude et ventée, je m’imaginais une rue pleine de vie et ouverte à tous les possibles, une avenue cinq fois plus large et dix fois plus longue que la Via da la Staziun à Scuol. «Tu dois rester là pendant des heures», disait ma mère, «on te malmène, on te griffe et on te brûle le cuir chevelu, mais à la fin, quand tu te vois dans le miroir, tu rayonnes avec ta coiffure à la Farah Diba. “Magnifique!”, dis-tu, puis tu payes et remercies la coiffeuse, mais à peine as-tu mis un pied dehors que le fœhn a tout emporté. Ta coiffure est fichue.» Puis, elle se mettait à rire. À l’école maternelle, je ne connaissais pas ce phénomène météorologique, je pensais au fœhn comme à un jouet. Dans mon imagination, il grandissait jusqu’à atteindre la hauteur des façades et poussait dans un souffle les belles dames et demoiselles des années soixante vers les rails, les montagnes et enfin la maison.

Jusqu’à la fin de la maternelle, Coire évoquait pour moi la laque du coiffeur et le thé du Café Maron. Sur la Bahnhofstrasse, où le manège m’attendait, ma mère se promenait le sourire aux lèvres. Mais au printemps de ma première année d’école, tout avait disparu, comme balayé par un fœhn dévastateur. Après cela, il n’est plus resté qu’un seul bâtiment à Coire: l’hôpital cantonal. J’avais 7 ans, quand mon ami, voisin et protecteur âgé de 10 ans est mort. Ils étaient venus le chercher encore en vie au village et l’avaient ramené de la ville dans un cercueil. A cause d’un saignement de nez abondant? «Le crabe», avais-je entendu à l’époque. Dans la rivière, j’avais trouvé une écrevisse. Comment cette sorte de crabe aurait-elle survécu dans sa poche? Dans l’ambulance. Sur le col de montagne. Sans eau. Pour moi, cela ne faisait aucun doute, les habitants de Coire avaient la mort de mon ami sur la conscience. D’ailleurs, ils n’avaient pas non plus été en mesure de sauver mon père vingt ans plus tard lorsqu’on le conduisit à l’hôpital cantonal. Mais, lui au moins, il n’en était pas revenu complètement mort. Il était resté assis dans le salon, muet, deux mois durant. Et dix ans après, ce fut mon fils de deux ans que j’accompagnai en ambulance à travers le col. Mon enfant a survécu, Dieu merci.

Ma grand-mère Lina, que l’on surnommait «Nana», habitait à un quart d’heure de Coire, à Zizers. Là-bas, où ma mère a grandi, on dit Chur et Chäs et non Khur et Khäs. Lorsque Nana Lina se rendait à Coire, elle se faisait toujours un chignon tiré qui restait toujours impeccable, que ce soit par temps de fœhn ou de grêle. Elle pouvait ainsi descendre la Bahnhofstrasse en toute confiance. Mais elle préférait la remonter. Pour se rendre chez Disam et admirer les bijoux qu’elle ne pouvait pas s’offrir, ou chez Pedolin, pour ses articles textiles.

De nombreux chemins menaient à Coire. Parmi eux, l’autoroute sur laquelle ma mère fit son premier trajet inaugural, deux jours après avoir réussi son examen de conduite. Assise sur le siège passager, Nana qui ne cherchait qu’à rendre service avait alors cru bon de déplier son mouchoir aussi grand qu’un lange pour chasser la grosse mouche qu’elle avait aperçue sur le pare-brise. Ma mère s’était mise à crier, et moi aussi, depuis le siège arrière, ce qui avait eu pour effet de renforcer l’empressement de ma grand-mère à chasser le bourdon. Arrivées à Coire, fille et petite-fille étaient en état de choc. Lina, quant à elle, avait seulement dit «Alors voilà...» avant de sortir du véhicule, parfaitement sereine. Ce n’est que sur l’escalator le plus beau du monde, au Vilan, que je repris mes esprits. Je trouvais les montées et les descentes paradisiaques, même si les nombreux attraits du grand magasin me donnaient souvent le vertige. Autres souvenirs marquants de l’époque, les tampons de la papeterie Koch, dont ma mère avait besoin pour son magasin de sport. «Payé», disait l’un d’eux de manière extrêmement rassurante. Peut-être est-ce pour cette raison que je commande encore chaque année mon calendrier papier chez Koch.

En revanche, je n’allais jamais à la librairie. Je connaissais son nom, car ma mère avait l’habitude de le prononcer avec beaucoup d’admiration: Schuler. Mais pour moi aussi, ce lieu était des plus mystérieux, à la fois noble et étrange, un endroit où n’avait rien à faire une gamine mal élevée des montagnes. Au collège, j’ai découvert que la librairie Schuler livrait aussi par la poste. J’ai commandé Iphigénie en Tauride (en allemand: Iphigenie auf Tauris) et deux livres de savoir-vivre. Après les avoir lus, je me suis sentie véritablement gênée vis-à-vis de mes parents. Lorsque j’ai lu pour la première fois mon propre livre chez Schuler, je me suis demandé si j’avais vraiment le droit de faire ça.

Ma mère et moi avons continué à aller chez Pedolin, comme le faisait Nana, et après la faillite de Disam, nous avons trouvé Konrad Schmid, qui nous connaissait, mon mari et moi, avant même que nous nous connaissions. Konrad a forgé nos alliances et celles de la rentrée scolaire de nos trois enfants, il est devenu un ami proche de la famille, et désormais c’était lui, l’habitant de Coire, qui prenait toujours le train pour venir nous voir en Engadine. Je viens régulièrement à Coire, et cela fait bien longtemps que j’ai été admise dans le cercle culturel et urbain de cette ville. Je me rends dans toutes les librairies, aux archives de l’Etat, à l’Institut du Dicziunari Rumantsch Grischun (Dictionnaire du romanche des Grisons), à la radio et au journal, au théâtre de Coire, au Bündner Kunstmuseum (Musée d’art des Grisons) et aussi à la bibliothèque cantonale. C’est là que j’ai récemment reçu le Prix de la littérature des Grisons. Le prix le plus important de ma vie, je l’ai reçu à Coire. Aujourd’hui, en tant qu’adulte, mon plus grand plaisir est d’aller au restaurant Calanda pour y déguster un bon poulet fermier. Un plat que l’on ne peut savourer que le soir, sur réservation.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.