Illustration Marc Kappeler (DR)

Chiasso - Gianna se méfie toujours de Bison. En fait, elle le tuerait bien

Née à Lugano, Virginia Helbling a étudié la littérature et la philosophie à l'Université de Fribourg. Elle est aujourd'hui journaliste. Son premier roman, Am Abend fliesst die Mutter aus dem Krug, décrit le bouleversement que représente la naissance d'un enfant pour une jeune femme. Pour vivre, elle a besoin de la nature, la ville étant pour elle un lieu de rencontre et d'échange.

Publié le 24 août 2022 08:00. Modifié le 25 août 2022 09:18.

Gianna ouvre la fenêtre et il est là. Il semble presque endormi, mais dès qu’elle apparaît à côté du rideau, il ouvre les yeux. C’est évident, il l’observe, avec ses vingt balcons offerts au ciel sans aucune pudeur. Le bloc sait qu’elle souhaite sa mort, mais il n’est pas pressé de mourir. Cette tension lui plaît, c’est pour lui une forme d’amour détournée. Cela fait vingt ans que Gianna le surveille et qu’il la surveille, lui aussi. En automne, ils s’observent aussi à travers le brouillard, avec insistance, pour ensuite laisser aller leur imagination. Son regard n’atteint pas la façade vert bouteille, mais elle sait qu’il est là, couché dans la grisaille, son museau de ciment pointé dans sa direction.

Après tout ce temps, une certaine indifférence aurait dû s’installer, comme chez les couples de longue date. Mais Gianna et le bloc vert se méfient toujours l’un de l’autre: là où les esprits ne sont pas apaisés, l’imprévisibilité demeure. Gianna écarte ses cheveux de son visage et lui lance un sourire en coin. Le voir se prélasser ainsi la dégoûte. Il s’échauffe dans le soleil couchant, il rayonne d’une agitation brûlante. On était fier des façades arrogantes de ce genre dans les années septante, et ceux qui confondent zèle sauvage et inspiration le sont encore aujourd’hui. Gianna aimerait l’abattre.

Parfois, le rugissement des trains parvient jusqu’à elle. Gianna voudrait alors partir. Elle accélère la cadence, et prise d’un besoin soudain et irrépressible de tout nettoyer, elle essuie frénétiquement avec un chiffon ce qui est propre pour le rendre encore plus propre. Dans ces moments-là, Gianna plisse les yeux, le regard tourné vers l’extérieur, vers un horizon personnel. Bison, comme elle l’a baptisé, le sent et plisse le front, baisse les épaules et disparaît, car perdre sa proie et fuir signifierait vraiment la mort. C’est ainsi que le bloc maintient le lien qui la retient à lui, la forçant à douter, ce tyran et T-Rex en cage, rusé et prétentieux comme quelqu’un qui se sait indispensable.

Tout autour se trouvent d’autres blocs d’habitation. Eux aussi observent Gianna et lui inspirent l’ennui. Elle les regarde, fait la moue, mais la faute incombe à Bison, à lui seul. Lui seul efface les sommets, les aplanit dès qu’ils atteignent Chiasso. L’endroit prendrait un caractère alpin si Bison mourait ce soir, mais il respire, grignote les collines ou se roule dans la poussière pour effacer d’anciennes traces. Bison fait tout pour attirer les regards sur lui. Il prend de haut tous ceux qui l’approchent. Gonfle ses abdominaux. Et de Chiasso et de ses merveilles, il ne reste que quelques infimes détails épars. Par exemple l’escalier de pierre qui débouche sur une porte à clairevoie, derrière l’ancien oratoire. Ce sont les voix d’hier qui s’estompent en se calquant sur celles d’aujourd’hui. Comme au théâtre.

Non, Bison ne peut pas la leurrer: bien sûr, Chiasso respire derrière le rideau des apparences, derrière lequel se cache la peur des monstres et de la disproportion passée au grossissement maximal. «Partir!», se dit Gianna, «Laisser toute cette aberration loin derrière moi, retourner dans mon village italien ou dans le Nord, avec les montagnes comme bouclier protecteur contre les événements malheureux et les mauvaises pensées.» Partir! Gianna l’a déjà dit plusieurs fois. «Je pars! Avant que l’église plongée dans le crépuscule ne se noie dans la pluie.» Elle est toujours restée. Pour les siècles des siècles. Amen. Parce que lorsqu’elle voit le banc dont la teinte grisâtre semble s’étendre aux flaques, aux vitres, aux pièces alentour, elle sait que ce serait pareil n’importe où ailleurs. Cela ne vaut pas la peine de partir pour tomber à nouveau sur un bison, ou pire, pour découvrir qu’elle ne peut pas vivre sans lui.

Bison est un rêve destructeur, qui a des envies inhumaines et porte beaucoup de misère en lui. Il intimide et attire, c’est le meilleur des amants. «Va-t-en! Gianna, pars!» La gare le sait, tout comme la villa cachée au fond du jardin, qui a vu trois mille soldats défendre le pays tout entier pendant la Seconde Guerre mondiale. Les bâtiments ont une âme ancestrale, des volutes évoquant le 19e siècle, ils portent en eux l’histoire, renferment la vérité. Eux aussi observent Gianna, mais leur intention est différente. Ils ont vu comment elle est arrivée et s’est installée ici, comment elle a quitté l’Italie, en franchissant la frontière toute proche. Ni d’ici ni d’ailleurs, mais la trahison est permise si l’on en porte ensuite les regrets. Chiasso. «Oh, peu importe!», s’était-elle dit en décidant de rester.

«Va-t’en, Gianna! Pars!» La gare passe tout le monde au crible, voit tout de suite qui est prêt à partir. C’est pour cette raison qu’elle s’est étendue: pour suggérer à Gianna de partir, même si ses jambes tremblent et que les peut-être foisonnent. À chaque hésitation, elle a ajouté une brique, une voie, un wagon, et, après un autre «va-t’en!» non suivi d’effet, elle s’est emparée des routes, a augmenté le nombre d’automotrices, amélioré la capacité des trains, elle a empiété sur les champs, a envahi tout l’espace, jusqu’à engloutir un tiers du village. Mais rien n’y fait, Gianna ne part pas. Qui sait si c’est le provisoire qui prend racine et s’accroche au plus profond de l’être ou si c’est la géométrie de l’espace extérieur qui reflète une structure intérieure, ce Moi au reflet trompeur.

Gianna ferme la fenêtre en soupirant. Alors que le jour s’éloigne, le grondement de l’autoroute se rapproche et chuchote à son oreille. Il lui rappelle le murmure lointain d’un ruisseau. Cela la réconforte d’entendre les autres qui ne font que passer.

  • A l'occasion de son 125e anniversaire, l'Union des villes suisses a invité treize femmes écrivains de différentes régions du pays à rédiger le portrait d'une ville suisse de leur choix. La série, soutenue par Pro Helvetia, paraît dans un numéro spécial de REPORTAGEN, publié fin août.