Le roi Willem-Alexander des Pays-Bas et la reine Maxima (tous deux à droite) examinent les dégâts causés par la pluie à Valkenburg aan de Geul, le 15 juillet 2021. EPA/SEM VAN DER WAL

Pour contrer les inondations, des zones humides plutôt que des digues

Un quart de la population mondiale habite dans des zones inondables, le nombre des inondations annuelles a doublé en 40 ans, lesquelles représentent le premier risque climatique des villes. Que faire? Heidi.news est parti à la recherche des solutions «nature-based», loin du solutionnisme high-tech.

A l’occasion d’un webinaire organisé par le journaliste spécialisé dans l’environnement Andrew Revkin en réponse à cet été des catastrophes, je découvre le travail de Max Ricker. Collaborateur de l’ONG Nature Conservancy, il vient de piloter une recherche sur les inondations et les moyens de les contrer en collaboration avec plusieurs universités comme celles de Kiel, de Bochum et de McGill au Canada. Un rapport technique publié fin juin et qui serait sans doute passé inaperçu si, 15 jours après sa publication, le monde n’avait pas découvert les images sidérantes des inondations en Allemagne et en Belgique et leurs plus de 200 morts, avant celles de Zhengzhou en Chine.

Que dit Max Ricker? Hé bien d’abord qu’un quart de la population mondiale habite dans des zones inondables. Il ne parle pas des 300 millions de personnes qu’une montée du niveau des océans forcerait à déménager, selon une étude de Princeton, mais de ceux qui sont directement menacés par le débordement d’une rivière ou d’un lac. L’un de ces événements météorologiques extrêmes dont la multiplication est induite par le réchauffement climatique.

Et au milieu déborde une rivière

«C’est là, on ne peut plus le nier et la Suisse n’est pas immunisée», explique Giovanni De Cesare, qui enseigne l’hydraulique à l’EPFL. «Si nous n’avons pas eu de crues dans la plaine du Rhône avec les pluies diluviennes de juillet, c’est entre autre parce qu’un refroidissement providentiel en altitude a stocké l’eau sous forme de neige et que contrairement aux prévisions, les pluies sont finalement tombées surtout sur les versants italiens et tessinois.»

Sinon, juillet 2021 aurait pu être une répétition d’octobre 2000: une crue du Rhône qui a fait 6 milliards de francs de dégâts, inondé 1000 hectares et détruit 100 hectares de culture. Car comme le remarque Max Ricker, les conséquences des inondations touchent plus de monde que les habitants des zones noyées. «Environ 23% des terres cultivées dans le monde se situent dans des zones inondables».

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Nombre de catastrophes naturelles, de 1900 à 2019 / Our world in data

Or, il ne fait plus aucun doute que le monde va connaître de plus en plus d’inondations liées au changement climatique. Selon le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe, le nombre d’inondations annuelles a plus que doublé au cours des 40 dernières années. Depuis 2000, il y a eu 7210 désastres naturels de tous types, selon la base de données Our world in data, soit près du double des 20 ans qui ont précédé (3988). Les inondations représentent 44% de toutes ces catastrophes entre 2000 et 2019. Elles ont affecté 1,6 milliard de personnes dans le monde. Le réassureur SwissRe estime de son côté que le coût des dommages liés aux événements météorologiques extrêmes augmente de 2% par an (corrigé de l’inflation) depuis 50 ans. Il a atteint 190 milliards de dollars en 2020, dont le quart à cause des inondations.

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Des secouristes cherchent des victimes dans des voitures inondées à Erftstadt, en Allemagne, le 17 juillet 2021. (AP Photo/Michael Probst)

Certes, l’urbanisation est aussi responsable des inondations. Mais l’argument souvent avancé selon lequel on ne peut pas accuser le réchauffement climatique d’être responsable d’un événement météorologique isolé tient de moins en moins.

Un champ de recherche scientifique nouveau est apparu depuis une vingtaine d’années. Il consiste à déterminer les causes climatiques d’un désastre météorologique. Selon le site spécialisé Carbon Brief, les chercheurs spécialisés dans cette attribution ont publié depuis 2000 plus de 350 articles scientifiques revus par des pairs (souvent dans le Bulletin de la société américaine de météorologie, BAMS) pour analyser le rôle du changement climatique dans un total de 405 évènement météorologiques extrêmes. Il le juge probable dans 70% des cas.

Que faire?

Face à ces manifestations catastrophiques d’un réchauffement climatique qui, à chaque degré supplémentaire, augmente de 7% l’humidité dans l'atmosphère, que faire? Pour les inondations, le premier réflexe c’est de réhausser les digues.

Projet fou: un barrage de 160 kilomètres entre la pointe bretonne et la Cornouaille et un autre de 475 kilomètres de l’Écosse à la Norvège…

Ou d’en construire de nouvelles quand il s’agit de défendre des zones côtières de la montée du niveau des mers, à l’instar de celles qui protègent les Pays-Bas. Des chercheurs de l'Institut royal néerlandais de recherche sur la mer proposent ainsi la construction d’un titanesque Northern European Enclosure Dam. Un barrage de 160 kilomètres entre la pointe bretonne et la Cornouaille et un autre de 475 kilomètres de l’Écosse à la Norvège!

Toutefois, ces œuvres grandioses d’ingénierie n’ont plus autant la cote que par le passé. Et pas seulement parce que la facture de ce projet qui isolerait la mer du Nord de l’Atlantique est de 508 milliards d’euros… «Le problème, c’est le risque résiduel, explique Giovanni De Cesare. Si vous construisez une digue de 2 mètres et qu’elle rompt, c'est deux mètres d’eau qui se déversent. Si vous la surélevez, c’est plus encore. A chaque fois, vous augmentez les risques et les dégâts.»

De plus, comme l’explique Max Ricker: «les digues ont un impact négatif sur l'environnement en perturbant la façon dont les espèces, l'eau et les nutriments circulent naturellement dans un paysage. L'agriculture peut également en pâtir: les inondations étaient traditionnellement un moyen de disperser les nutriments et les sédiments dans le paysage, créant ainsi des sols riches pour l'agriculture.»

C’est la raison pour laquelle depuis quelques années se développe une nouvelle approche qui au lieu d’essayer de faire barrage à la nature tente au contraire de s’en servir.

La troisième correction du Rhône renverse les précédentes

Cette approche, dite nature-based solutions dans le jargon des spécialistes, est à l’œuvre en Suisse dans le cadre de la troisième correction du Rhône, un projet de 3,6 milliards de francs sur 30 ans lancé après la crue de 2000. Alors que les deux premières corrections avaient visé à corseter le fleuve entre des digues, ces travaux visent au contraire à en élargir le lit, à créer des zones baptisées «casiers d’inondations» pour absorber l’eau et à l’orienter vers les champs plutôt que les villes. «Ce type d’approches a d’autres avantages, poursuit Giovanni De Cesare, cela permet de réintroduire de la biodiversité, d’améliorer l’aspect paysager et de rendre le fleuve à la population. Si l’on y ajoute le reboisement en amont et la végétalisation en ville pour absorber une partie de l’eau ce sera autant de puits à CO2.»

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Les débris jetés des maisons par des habitants de Bad Neuenahr-Ahrweiler, en Allemagne, lundi 19 juillet 2021. (AP Photo/Bram Janssen)

«La gestion des inondations et la restauration et la conservation des écosystèmes sont hautement compatibles, ajoute Max Ricker. Les écosystèmes d'eau douce tels que les zones de plaine inondable et les zones humides agissent comme des éponges naturelles pour capter et retenir les volumes d'eau excédentaires pendant les inondations, puis libérer lentement cette eau pendant les épisodes de sécheresse.» Global Lead Sustainability chez le réassureur SwissRe, Cherie Gray ajoute: «La nature a prouvé sa capacité à réduire l'impact des désastres liés au climat et des catastrophes naturelles. À l'heure où les événements climatiques deviennent plus graves et plus fréquents, investir dans la nature peut être l'une des mesures d'adaptation au climat les plus efficaces.»

En Suisse, où la loi sur la protection des eaux entrée en vigueur en 2011 prévoit de revitaliser 4000 kilomètres de rivière sur les 15 000 qui sont endiguées d’ici 80 ans, cette logique fait l’objet de recherches. Et elle s'applique par exemple avec la Venoge et l’Emme. Elle vient même d’aboutir dans le cas la Thur démarré avant 2011. Cet affluent du Rhin a ainsi retrouvé ses berges naturelles et même ses bancs de graviers tandis que des zones d’écoulement ont été aménagées pour canaliser les crues. Ce projet fait d’ailleurs partie du programme de recherche européen Reconect H2020. Dans ce cadre, une dizaine de projets de solutions fondées sur la nature pour réduire les risques d’inondations ont abouti à la création de zones humides qui absorbent les eaux au Danemark ou de dunes pour empêcher l’invasion de la mer en Charente-Maritime comme ce fut le cas lors de la tempête Xynthia.

Le premier risque climatique des villes

Les inondations étant un problème à la croisée de l’urbanisation et du réchauffement, les villes commencent aussi à développer des solutions pour en mitiger les effets et s’adapter au changement climatique qui étend les zones à risque. Il faut dire que, comme l’explique Mirjam Wolfrum, la directrice Policy pour l’Europe du Carbon Disclosure Project (CDP, une organisation qui publie des données sur l'impact environnemental de 10’000 entreprises et 812 villes comptant 810 millions d’habitants, «les villes placent les inondations en tête des risques induits par le changement climatique.»

«59% de ces villes ont conduit une analyse de leur vulnérabilité face au changement climatique, explique-t-elle, le nombre de celles qui ont mis en place un plan d’adaptation au changement climatique est ainsi passée de 30 en 2011 à 459 en 2020.» Et dans ces plans, l’une des premières mesures est de refaire la carte des zones inondables à l’aune du risque climatique.

Dans certains cas, comme à Malmö en Suède, cela a pu aboutir à des mesures radicales: l’interdiction de nouvelles constructions dans les zones situées à moins de 3 mètres au-dessus du niveau de la mer ou la construction d’une fondation tampon inhabitée de la même hauteur. Pour Giovanni De Cesare: «La première des mesures, reste d’avoir un plan clair d’alerte et d’évacuation comme l’a mis en place le Valais avec le Crealp. Ce n’était malheureusement pas le cas en Allemagne où le système d’alerte n’a vraisemblablement pas fonctionné. Juste une application d’alerte sur un smartphone, cela ne marche pas!»

Les villes éponges

Au-delà de ces solutions règlementaires ou d’urgence, les villes s’adaptent aussi avec des solutions basées sur la nature. En Chine, où la moitié des villes sont menacées d’inondation, le programme Sponge City, lancé en 2013 et expérimenté dans 30 villes pilotes, combine des mesures telles que végétalisation des toits, pelouses en contrebas et parcs humides pour simuler le cycle naturel d’écoulement de l’eau et absorber les pluies diluviennes. En Suisse, le quartier BlueFactory sur le site de l’ancienne brasserie Cardinal à Fribourg s’est engagé dans une démarche semblable.

De telles solutions seront-elles suffisantes pour nous adapter aux événements météorologiques extrêmes induits par le changement climatique? Une étude de chercheurs de l’initiative Nature-based solutions de l’Université d’Oxford explique clairement que ce n’est pas le cas. Cela passe plutôt par la complémentarité entre solutions d’ingénieries et solutions vertes.

C’est la logique suivie par le programme pilote «Adaptation aux changements climatiques» que mène l’Office fédéral de l’environnement autour d’une cinquantaine de projets. Selon Cherie Gray: «Les solutions basées sur la nature sont facilement disponibles et, en tant que telles, doivent être protégées, améliorées et optimisées pour la résilience et l'adaptation au climat. Dans le même temps, nous devons investir et développer les solutions technologiques afin que le monde atteigne ses objectifs d’émission zéro.»

Les chercheurs d’Oxford observent cependant que les solutions fondées sur la nature restent le parent pauvre des investissements dans l’adaptation aux changements climatiques avec une part de moins de 5%. Alors qu’ils sont généralement moins chers et que leur impact tant sur la capture de CO2 avec la végétalisation que sur le retour de la biodiversité ou même simplement le bien-être de la population n’est souvent pas compté.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.