La taverne de la Madeleine, en Vieille-Ville de Genève, où Pierre Maudet tient permanence avant le lever du jour. Photo: Nathalie Praz

Que fait Pierre Maudet de ses journées?

Alors qu’il n’a plus de département ni d’obligation étatique – sauf celle de siéger le mercredi aux séances du Conseil d’Etat -, comment Pierre Maudet occupe-t-il son temps? Et comment faire campagne alors que les marchés, les restaurants, tout est fermé? Le magistrat démissionnaire, candidat à sa propre succession, ne manque pas d’idées sur la question. Nous l’avons suivi un jour entier, pour voir sa stratégie de nos propres yeux. Il était au courant de notre présence, mais nous n’avons pas assisté aux entretiens. Observation silencieuse, donc.

Pas âme qui vive dans la Vieille-Ville. Sauf celle d’un Conseiller d’Etat sur la sellette, en quête de réélection. Il est 7 heures ce lundi 18 janvier à Genève, il fait encore nuit et la température est glaciale. A l’angle de la rue de Toutes-Ames, justement, et de la bien nommée en temps de pandémie rue des Barrières, trône l’emblématique Taverne de la Madeleine, enseigne sans alcool appartenant à la Croix-Bleue.

Pierre Maudet, lui, n’est enivré que par la mission qu’il s’est auto-assignée en guise de campagne électorale: recevoir là entrepreneurs, commerçants, restaurateurs et autres indépendants désespérés par les conséquences de la crise sanitaire et par les décisions fédérales et cantonales qui les privent de client, de travail, de revenus. Une femme, justement, attend depuis dix minutes. Elle s’engouffre pour une demi-heure dans la «permanence» et ressort contente.

Cette dirigeante et employée de sa Sàrl n’a pas reçu de réponse au courrier envoyé à l’Etat en novembre dernier. «Pourtant, en mars, j’avais écrit au département du développement économique (ndlr l’ancien département de Pierre Maudet). J’avais rapidement obtenu une indemnisation», dit-elle. Elle se souvient aussi avoir été touchée par le retour du courrier: «Un mot manuscrit du magistrat accompagnait la réponse!» Elle ne dira pas si elle votera pour lui mais admire son côté bosseur et efficace. Que pense-t-elle de ses mensonges? Elle hausse les épaules et lâche: «tout le monde fait des erreurs».

Cette réponse sera donnée plus d’une fois dans la journée par la douzaine de personnes qui poussera la porte de la «permanence». Certains rajouteront: «La différence par rapport aux autres politiciens, c’est que lui s’est fait prendre». Ou encore: «Dans cette période de crise, je préfère un homme d’action qui pense à nous quand bien même il a menti.» L’agacement, voilà ce qui caractérise ces indépendants ou salariés qui se sont tournés vers le Conseiller d’Etat sans portefeuille. «Pas moins de sept recommandés depuis septembre et pas une seule réponse de l’Etat!», s’offusque ce professionnel actif dans l’événementiel. Son ton irrité s’adoucit quand il s’agit de Pierre Maudet: «Il faut savoir pardonner. Et celui qui a fait de nombreuses erreurs est plus enclin à ne pas les reproduire». Venus chercher de l’aide auprès de celui qui leur tend la main, auraient-ils osé le critiquer?

Parmi les rencontres de la matinée, il y a une propriétaire de boutique de seconde main dont le «Click and Collect» ne peut être mis en place, dont le loyer n’a pas été suspendu ou pris en charge, dont les autres charges fixes perdurent. Elle se compare à son amie active dans le même domaine dans une petite commune française mais qui, elle, a déjà perçu de généreuses aides financières de la République.

Il y a aussi des jeunes entrepreneurs. L’un, en trottinette électrique, actif dans la blanchisserie-pressing, a perdu 60% de sa clientèle composée principalement de restaurateurs, hôteliers, et employés de banque dont les costumes restent bien propres dans les armoires depuis que le télétravail est devenu une norme. Suivent une coiffeuse; un coach mental; une société qui commercialise du CBD; une tenancière de salon de massage puis un trio de jeunes entrepreneurs dont la société a pour vocation de simplifier la vie de l’entourage d’une personne décédée, notamment en ce qui concerne l’héritage numérique du défunt. Ils arrivent avec un sac en toile bleu, sur lequel est écrit, en clin d’œil, «Je suis indépendant», et rempli de quatre plaques de chocolat Charlie Ganache, autre enseigne genevoise qui a probablement souffert des restrictions sanitaires.

Davantage que des conseils, c’est une oreille attentive que le magistrat offre à ses visiteurs. Face à la Taverne, il y a l’église de la Madeleine dont un vitrail illuminé offre une représentation de Jésus apposant ses mains sur les épaules de ses fidèles. Ne pas confondre! Parfois, Pierre Maudet fait jouer son réseau pour mettre en relation un avocat bénévole et une dame aux prises avec l’office des poursuites ou un jeune homme qui rêve de travailler dans un domaine où le politicien connaît un directeur. Des petits coups de pouce, pas encore de miracle. Une jeune femme a tout de même trouvé un emploi: depuis deux semaines elle officie à la «permanence» comme son assistante. Job temporaire, rémunéré par… l’Association de soutien à l’action politique du candidat.

A 14 heures 30, après un dernier rendez-vous avec un homme souhaitant lui apporter un soutien financier pour sa campagne –  Le Matin Dimanche a annoncé un budget de campagne de 100’000 francs pris en charge par une vingtaine de mécènes –, Pierre Maudet quitte la Madeleine pour se rendre en bus à son bureau de la Jonction. C’est au rez-de-chaussée d’un bâtiment rouge du Boulevard de Saint-Georges que le conseiller d’Etat a été «installé» par ses confrères.

Des tables blanches, des piles de dossiers, un ordinateur. Rien à voir avec le standing de conseiller d’Etat, on dirait plutôt l’espace dévolu à un stagiaire qu’on ne saurait où installer. C’est ici que Pierre Maudet passera les prochaines heures, jusqu’à la tombée de la nuit. Deux rendez-vous avec des entrepreneurs dans l’énergie verte pour développer un jour les emplois et la formation dans ce domaine, et augmenter le nombre de panneaux solaires sur les toits genevois.

Bonne surprise de la journée à 18 heures. Un livreur dépose quelques exemplaires du livre que Pierre Maudet a écrit durant les fêtes, «Quarantaine. Chronique d’une crise annoncée.» Plus tôt dans la journée, il a acheté des enveloppes et s'attable pour quelques dédicaces. Il prépare seul les envois et passera demain à la poste. Privé de son armée de petites mains longtemps fournies par l’Etat, voilà un magistrat réduit à coller des timbres.

Il est 21 heures quand il reprend le bus pour rentrer chez lui. Dès lundi 25 janvier, sa «permanence» va déménager à Meyrin, dans un commerce prêté par une amie. Elle pourrait devenir itinérante, pour toucher plus de gens. Avant cela, Pierre Maudet a rédigé, entre deux rendez-vous, une note à l’attention de ses «collègues» du Conseil d’Etat pour la séance de mercredi. Une des friponneries dont il a le secret: mettre en place une «plateforme de mobilisation» dans les halles vides de Palexpo, pour aider les entreprises avec les indemnités Covid.

Dans son post LinkedIn le lendemain de la séance, il explique: «L’Etat pourrait annoncer la création d’un pool financier et faire un appel au recrutement pour que des expert-e-s comptables, financier-ères, fiduciaires indépendant-e-s participent au calcul sommaire des indemnités à verser. Cette plateforme aurait le double avantage d’accélérer les versements et de faire travailler des professionnel-e-s à la retraite ou des demandeurs et demandeuses d’emploi expert-e-s dans la comptabilité et les finances.»

Une permanence géante, en quelque sorte. Et une friponnerie, parce que si le Conseil d’Etat accepte le projet, c’est une victoire majeure pour celui qui en a presque été exclu, et si ses collègues le refusent ou procrastinent, alors c’est aussi une victoire pour Pierre Maudet, qui veut d’apparaître comme le seul magistrat ayant le souci des «vrais gens».

Minuit. Il éteint enfin la lumière. Et demain que fera-t-il? Probablement la même chose et cela pour la quarantaine de jours qui le séparent du premier tour des élections: tenter de convaincre la population de la sincérité de son engagement. Publier sur son site son agenda rétrospectif ou rendre compte de ses actions et propositions sur les réseaux sociaux suffiront-ils pour que les électeurs lui accordent leur pardon?