Illustration: Kichka pour Heidi.news

Comment les petites armées résistent-elles aux grandes?

Publié le 19 mars 2022 05:55. Modifié le 21 mars 2022 15:02.

«Seuls les morts ont vu la fin de la guerre». Comme cette phrase attribuée à Platon résonne douloureusement en ce début 2022! Les larmes de Kiev rappellent à l’Europe l’importance d’un art exercé depuis la nuit des temps par la féroce humanité: celui de la guerre. Notre histoire collective s’est largement écrite sur les champs de bataille; ce sont les armes plus que les stylos qui tracent les destins collectifs.

Comprendre comment fonctionne une armée est crucial, on l’a vu lors de ces premières semaines de l’invasion russe en Ukraine. La résistance étonnante des forces ukrainiennes face aux armées de Moscou le montre: la motivation des recrues et l’organisation interne des forces armées sont des facteurs cruciaux dans la bataille. Et s’il est un petit pays dont pourraient s’inspirer les généraux de Kiev, de Berne aussi, c’est Israël.

La meilleure RH du monde?

Nation d’à peine plus de neuf millions d’habitants, l’Etat hébreu a misé dès sa naissance sur les compétences de ses soldats pour asseoir sa supériorité militaire. D’une durée de deux ans et demi pour les femmes et trois ans pour les hommes dès leurs 18 ans, la conscription est conçue comme une sorte de super-apprentissage pour des milliers de jeunes. De la sélection à l’entraînement en passant par la formation continue des civils, Tsahal – c’est son acronyme hébreu – contribue largement aux avancées de l’industrie militaire et des entreprises actives dans les technologies, mais aussi à l’éclosion phénoménale des start-up. D’où cette question, certes provocante en regard de ses interventions sanglantes, notamment à Gaza: Tsahal est-elle la meilleure RH du monde?

Cette «école de la nation», comme l’appelait le père de l’Etat hébreu David ben Gourion, est aussi un passeport vers l’intégration pour des milliers d’Israéliens, qu’ils soient nouveaux immigrants, jeunes défavorisés, issus de communautés à part ou anciens criminels. Comprendre Tsahal, c’est saisir Israël de l’intérieur.

Un terreau fertile et mortifère

Mais la face sombre du mariage heureux entre Tsahal et le monde israélien de la tech, c’est la guerre – car Israël n’est pas qu’un Etat «juif et démocratique»: c’est aussi un Etat de guerre. L’Etat hébreu menacé à de nombreuses reprises par ses voisins arabes est aussi un Etat menaçant qui maintient les Palestiniens sous occupation depuis plusieurs décennies. Outre les pays ennemis, la Cisjordanie et Gaza sont aujourd’hui le vaste terrain de jeu dans lequel Tsahal teste ses technologies de surveillance sur des civils, souvent au mépris total de leurs droits fondamentaux. Ce mélange d’épreuves militaires subies et infligées est le terreau fertile et mortifère de la réussite de Tsahal et de toute une partie de l’économie israélienne.

Cette enquête m’a coûté. Pour ouvrir la «boîte noire» de Tsahal, cette armée dont on parle tout le temps sans jamais la comprendre, il fallait entendre des hommes et des femmes avec lesquels je suis en profond désaccord, moi l’anti-militariste qui ne jure que par le droit international. Gratter des réalités désagréables pour saisir la complexité du monde, voilà pourtant notre mission de journalistes. Israël, ce pays paradoxal dans lequel une plume doit savoir écrire deux histoires, m’en a donné ici une formidable leçon après quatre ans de correspondance et dix-huit ans d’explorations israélo-palestiniennes. Bonne lecture!

Ce reportage a été réalisé avec le soutien d’une bourse attribuée par la Fondation Jordi pour le journalisme.