Serge Gremion est à l'origine de la création de Tataki, un média qui s'adresse aux jeunes, au sein de la RTS. | DR

Serge Gremion, l'enthousiasme bouillonnant de l'innovation

Le troisième portrait de cette Exploration est celui d'un visage certes discret, mais qu'une partie du public romand connaît bien. Ancien administrateur de Couleur 3, Serge Gremion a porté le projet Tataki au sein de la RTS, véritable réussite qui permet au service public de tisser des liens avec les jeunes.

Publié le 28 février 2022 06:00. Modifié le 01 mars 2022 08:36.

«Dans l’équipe, je suis de loin le seul le boomer.» Serge Gremion se présente sans détour. Celui qui a participé à la création de Tataki, le média «suisse, street & pop» du service public lancé le 21 septembre 2017, nous reçoit au café de la tour RTS, à Genève. Il n’y a guère que la couleur de ses cheveux qui trahit ses 52 ans. Avec sa grosse doudoune jaune, son pull-over à capuche oversized et sa coupe très jeune, Serge Gremion ne fait pas son âge. Ce constat se confirme lorsqu’il s’exprime. Forcément, quand la moyenne d’âge de vos collègues est inférieure à 25 ans, difficile de ne pas adopter certains codes propres à ces générations. «Le danger par contre, pour moi, c’est serait de tomber dans le jeunisme et le paternalisme», confie cet homme qui, malgré le succès phénoménal de son média, transpire l’humilité, la fraîcheur et la passion. Il faut dire qu’il s’est donné avec Tataki une mission ambitieuse: faire un média pour les jeunes, par les jeunes.

Avec plus de 279'000 abonnés sur Youtube, 617'000 sur TikTok et 108'000 sur Instagram, Tataki a su trouver son public malgré son jeune âge: moins de cinq ans, pour un média, ce n’est même pas encore l’adolescence. Et malgré ce retentissant succès, Serge Gremion garde la tête sur les épaules. «Je suis un enfant de la campagne gruérienne. J’ai récemment fait un test ADN et, selon les résultats, j’aurais de lointains ancêtres scandinaves», glisse-t-il d’un air amusé.

Il a joué avec Noir Désir

Le parcours de Serge Gremion a commencé de manière traditionnelle avec un apprentissage dans le commerce, même s’il a toujours hésité à faire des études. «Je sentais que j’en avais sous le pied, mais l’apprentissage m’arrangeait parce que c’était plus rapide», explique-t-il. L’homme est un passionné de musique, qu’il pratiquera à temps partiel une dizaine d’années. Il découvre le monde du travail dans une fiduciaire vaudoise où il restera cinq ans. «Pendant longtemps, j’ai eu un peu honte de cette trajectoire, confie-t-il. Etre traité de “comptable”. Aujourd’hui, je suis super fier content d’être passé par cette étape dans ma vie. Cela m’a appris la réalité du quotidien, j’ai pu découvrir des domaines utiles, entre droits et finances; j’étais assez vif et créatif.»

Mais Serge Gremion ne travaille pas à 100%. Il conserve du temps pour jouer avec son groupe de «rock alternatif». Les festivals s’enchaînent. De Taratata à la Rochelle, en passant par les Trans Musicales à Rennes, lui et son groupe ont même joué avec Noir Désir. La musique est toujours une passion. Aujourd’hui, Serge Gremion possède toujours un mini-studio et aussi 26 guitares. A cela s’ajoute une collection de 2000 bandes dessinées. En fait, il n’a pas qu’une passion. Tout, chez lui, relève d’un enthousiasme communicatif. De la musique à la BD, en passant par l’écriture, la peinture, les jeux vidéo, les séries, le sport, on ne sait plus où donner de la tête quand on l’écoute.

«Je reconnais que je suis assez déstructuré et volubile», s’amuse-t-il. En 1998, un poste d’administrateur est mis au concours à Couleur 3. Le job est fait pour lui et son esprit créatif et fiable, un «rebelle romantique», comme le décrivent les analyses de personnalité, rit-il. Serge Gremion postule et est engagé, ce qui le ravit. Il se retrouve dans le ton de Couleur 3, entre musique alternative et humour. En 2010, lorsque la radio et la télévision fusionnent pour devenir l’actuelle RTS, tous les cadres sont invités à repostuler. Il vise alors le secrétariat général d’un département consacré aux nouvelles technologies et aux nouvelles offres. De quoi projeter vers le futur ce fan de science-fiction. Dans ce nouvel emploi, il est amené à réaliser de la veille stratégique sur les plateformes des médias sociaux, sur les comportements du public, sur les nouveaux formats et les technologies numériques qui chamboulent tout.

Une génèse de start-up

Parler c’est bien, faire c’est mieux. «Au bout d’un moment, il ne faut pas se contenter d’observer, mais donner corps à ces nouveautés», explique Serge Gremion. Un «labo numérique» est alors créé. L’homme aime l’innovation, mais il en distingue deux formes: «La fondamentale, disruptive, un peu stratosphérique, avec un côté champagne» et celle plus «incrémentale, qu’on peut intégrer rapidement». Le labo numérique de la RTS joue sur les deux plans, et crée des webséries, des jeux interactifs, des expériences interactives ou en VR. Un travail à mi-chemin entre la narration éditoriale et la technologie, les termes de Serge Gremion. «Les Youtubers, influenceurs, vidéastes voire pure players étrangers nous ont beaucoup inspirés, eux qui ont toujours cinq ans d’avance sur les entreprises historiques et moins agiles», confie-t-il.

Une expérience qui pousse Serge Gremion à constater qu’il manque les canaux adaptés pour adresser ces contenus aux bons publics. Surtout, l’absence d’un canal pour une frange jeune se fait sentir, au moment où les médias numériques sont des médias de précision. «Je suis heureux que la RTS ait soutenu le “projet17” et qu’elle me confère une bonne marge d’autonomie, avec mes camarades du numérique, explique-t-il. Nous avons alors choisi un modèle qu’on a incubé à l’interne de l’entreprise, un peu comme une start-up. Cette nouvelle marque, c’était Tataki.» Le plus important fut d’identifier les champions et les championnes pour cette aventure humaine intense, c’est-à-dire des personnes crédibles en liens avec le public cible, leurs codes, leurs références, et de la compétence média et communauté. Trois axes sont reliés: la vision médiatique, qui définit la ligne éditoriale, les attentes du public ainsi que les opportunités de partenariat et projets. Après une période de tests et d’affinage (série par série), Tataki sort de sa phase expérimentale, reconnu en une marque – média – avec son offre à part entière, son identité et le soutien de la RTS.

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Photo de «famille» avec l'équipe de Tataki / Photo DR

«On a fait ça à notre manière. Au début, nous avons démarré de manière organique, sans trop d’effet d’annonce, craignant un peu l’over-promesse», confie Serge Gremion. Accompagné dès le début de deux jeunes forces vives, Julien Bagourd et Manon Bornand, ce nouveau média se développe et se crée une communauté. Comptant d’abord trois, puis cinq, puis sept personnes, l’équipe de Tataki est aujourd’hui composée d’une petite vingtaine de collaborateurs.

«Solide en recherche, détendu sur le ton»

Si cette aventure est un succès, d’autres tentatives ont apporté leurs enseignements, comme RTSesport, cette offre numérique et live, galop d’essai d’une chaîne consacrée au gaming et eSport sur la plateforme de streaming Twitch. L’expérience-labo a été stoppée en 2021, car pas totalement concluante. Mais Serge Gremion revendique haut et fort la démarche de test-and-learn et d’y aller par étape. Et il garde des idées pour la suite.

La recette de Tataki, c’est un ton assez libre et des jeunes qui présentent des sujets qui touchent surtout à la société et à la culture urbaine. «Notre but, c’est d’être à la fois crédibles et à l’écoute du public, proches de sa réalité», explique-t-il. Son rôle est d’encadrer tous ces jeunes qui «charbonnent» pour Tataki, de leur donner des ressources, un cadre et du pouvoir. «J’ai la chance d’être entouré de gens beaucoup plus compétents que moi», lance-t-il avec une sincérité qui le caractérise.

Dans un secteur qui a vu l’apparition des Youtubeurs d’un mauvais œil, il peut encore y avoir une méfiance instinctive. Pourtant, il suffit de regarder les vidéos de Tataki pour réaliser qu’il y a une véritable exigence de précision dans le traitement des sujets. «C’est un véritable enjeu de confiance, de proximité et de crédibilité. Pas de concession sur le fond. Nous devons sans cesse trouver un bon équilibre, en matière de vulgarisation par exemple, ou de divertissement.» Pas question de prendre les jeunes pour des écervelés, même si les profils des «urbains, de 15 à 25 ans» peuvent être très différents. Si Tataki assume entièrement sa dimension divertissement, le média nourrit malgré tout l’ambition de connecter les jeunes aux enjeux de société, à l’information, en s’adaptant à leurs habitudes de consommation. Ses formats phares comme Yadébat (enquêtes-entretien-reportage) en sont une belle preuve. «Solide en recherche, détendu sur le ton», décrit Serge Gremion.

Le prix du sous-titre le plus mal orthographié

Quel est l’élément de Tataki dont Serge Gremion est le plus fier? «Son esprit, son enthousiasme et sa diversité», répond-il immédiatement. Cet esprit, qui impose de toujours rester à l’écoute du public, conduit le média à régulièrement revoir ses formats. Une remise en question permanente, alors même que Tataki fêtera ses cinq ans en septembre. Cette année, le média compte d’ailleurs se consacrer davantage à la musique et au divertissement. Le 17 février a été lancé un format itinérant en zone périurbaine de Suisse romande, sous forme d’un jeu qui voit s’affronter deux équipes sur leurs connaissances en matière de culture musicale (rap). Une façon pour Tataki de garder un lien direct avec son public et donner la parole à des jeunes qui ne se sentent pas forcément représentés, tout en mettant en avant la culture, y compris locale.

Mais comment ce père de deux filles (de 19 et 22 ans) fait-il pour rester lui-même en côtoyant des jeunes au quotidien? «On est des éponges, alors ça transparaît forcément dans ma façon d’être et mon vocabulaire», confie-t-il le sourire aux lèvres. Mais Serge Gremion a conservé une touche d’authenticité jusque dans ses interventions. Son usage de la salutation-encouragement «haut les cœurs» fait bien rire son équipe, capable de tous les mèmes et qui travaille dans une «ambiance familiale».

«Chez nous, l’organisation est horizontale et on égratigne aussi le chef», s’amuse-t-il. Chaque année, les membres de Tataki se remettent des prix, plutôt originaux, parmi lesquels celui du sous-titre le plus mal orthographié ou du sujet le plus en retard. «Ils et elles m’ont offert une statuette où il est écrit: “Serge Gremion, best chef ever, aka la toupie”, en référence à mon  énergie positive et mon esprit dispersé.»

Dispersé, peut-être. Inspirant, certainement.

Cette Exploration a été réalisée avec le soutien d'Open Geneva, qui organise la 6e édition du Festival d'innovation ouverte du Grand Genève du 17 au 27 mars 2022.