David Rochat | DR

Pour David Rochat, l'innovation est une affaire de regard sur le monde

Nous ouvrons cette série de quatre portraits avec David Rochat. Lequel porte une conviction en lui et essaie de la transmettre à toutes les personnes concernées par les projets qu'il mène: la technologie ne fait pas tout, encore faut-il s'entendre sur les objectifs communs à atteindre, quitte à changer de perspective.

Publié le 14 février 2022 09:01. Modifié le 15 février 2022 09:20.

Quand on lui parle d’innovation, David Rochat cite volontiers la ferme du Bec-Hellouin, en Normandie. Pour cet ingénieur en environnement, c’est le parfait exemple de ce que peut être l’innovation quand elle est détachée de sa composante purement high-tech: une manière d’intégrer, dans un monde toujours plus complexe, les connaissances scientifiques existantes pour changer d’approche et tenir compte de l’impact humain sur l’environnement. En l’occurrence, la ferme du Bec-Hellouin est réputée pour sa mise en pratique d’une agriculture basée sur la permaculture. Là-bas, pas de tracteurs, pas d’OGM, mais des techniques agricoles anciennes qui sont intégrées à une démarche systémique.

Et c’est justement cette approche qui passionne David Rochat. Les méthodologies systémiques ont commencé à voir le jour durant ses années d’études, favorisées par l’émergence de nouveaux outils permettant de prendre en compte l’impact des activités humaines sur l’environnement. «Au début des années 2000, l’Office fédéral de la statistique n’était par exemple pas en mesure de fournir des données précises sur l’utilisation des ressources d’un canton», se remémore-t-il.

A l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, le Genevois suit les cours de Suren Erkman, qui a fait plus de 30 ans dans le journalisme scientifique (notamment au Nouveau Quotidien et à L’Hebdo) et s’est reconverti dans l’enseignement académique. Il est aujourd’hui considéré comme un pionnier des approches systémiques au niveau écologique. «Cela m’a tout de suite séduit, raconte David Rochat. Cette idée qu’on peut, à l’aide d’une palette d’outils et de connaissances, permettre à l’humanité de développer une économie compatible avec l’environnement a immédiatement fait sens en moi. Une fois mon master d’ingénieur en environnement en poche, je me voyais bien faire carrière pour apporter des solutions aux problèmes environnementaux et d’épuisement des ressources naturelles résultant de l’activité économique.»

Un mentor inspirant

En 2004, David Rochat intègre lors de son service civil un projet soutenu par le Secrétariat à l’économie (SECO) et le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (EMPA) visant à assister l’Inde pour la mise en place d’une filière de recyclage des déchets électroniques. En 2005, il rejoint l’EMPA, pour qui il coordonnera différents projets dans le domaine des déchets électroniques, en Inde mais aussi en Afrique. En 2007, son ancien professeur l’invite, ainsi que deux autres anciens étudiants, pour un dîner.

Suren Erkman était alors de plus en plus sollicité, entre autres par l’ancien conseiller d’Etat genevois Robert Cramer, lequel a beaucoup apprécié son ouvrage consacré à l’écologie industrielle. Le ministre vert y voit l’opportunité d’orienter son canton vers le développement durable. «Suren Erkman nous a dit que si nous étions prêts et motivés, nous pouvions créer tous ensemble une entreprise pour développer des solutions à l’attention des décideurs. En janvier 2008 est née Sofies», relate David Rochat, qui en devient le dirigeant. Sofies, c’est l’abréviation de «Solutions for industrial ecosystems» (Solutions pour des écosystèmes industriels). D’abord petite entreprise genevoise spécialisée dans le conseil et la gestion de projets favorisant un développement économique durable, elle est rachetée en octobre 2021 par le cabinet de conseil international DuPont Sustainable Solutions, qui compte plus de 1000 collaborateurs dans une quarantaine de pays.

Sofies s’est profilée entre le bureau d’études et le cabinet de conseil, dans une période où les décideurs politiques comme économiques commençaient à prendre de plus en plus conscience des enjeux environnementaux. Pour David Rochat, le «conseiller en durabilité» est un métier innovant: lui et ses collègues ont en quelque sorte contribué à l’inventer. En quoi ça consiste? «Notre rôle consiste avant tout à fournir des outils d’aide à la décision prenant en compte la dimension écologique. Cela est rendu possible grâce aux nouvelles connaissances et méthodologies scientifiques développées dans le milieu académique et qui continuent à évoluer au gré de leur application dans le monde économique ». Au début de l’aventure, il a fallu créer les compétences et les méthodes pour répondre de manière scientifique aux questions des clients. Qu’il s’agisse d’aider une entreprise à atteindre la neutralité carbone ou d’assister une administration publique souhaitant définir la meilleure utilisation d’une parcelle de son territoire.

Transformer la filière du café

Mais en quoi consiste précisément ce travail de conseil? David Rochat prend l’exemple d’un mandat dans la filière du café: «Comme toutes les filières industrielles, la filière du café a d’abord fondé son développement sur deux fondamentaux: produire et augmenter la productivité par tous les moyens sans trop se préoccuper des conséquences environnementales. Cela a permis l’émergence d’une vaste chaîne logistique, qui permet aujourd’hui à des gens d’acheter du café produit à l’autre bout du monde dans de petites capsules dans des boutiques chics à Genève. C’est l’exemple parfait d’une industrie linéaire qui a émergé initialement sans se poser la question de son impact sur l’environnement. Notre mission a été de proposer une approche qui pourrait permettre au secteur de se réorganiser de manière circulaire. Pour cela, nous avons mis en place une veille technologique, et nous avons étudié l’organisation de cette filière pour en comprendre le fonctionnement et ses effets sur l’environnement, afin d’en faire un secteur plus vertueux.»

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Le réacteur permet de brûler la pulpe de café dans un espace appauvri en oxygène pour produire le gaz de pyrolyse / Photo Sofies

Pour produire les 3 à 4 grammes de café enfermés dans une capsule, on génère d’importantes quantités de déchets organiques - le fruit du café n’est pas consommé, seuls les grains sont utilisés. Déchets qui n’étaient pas valorisés. La solution? La pyrolyse, une technique vieille de plusieurs milliers d’années. «Concrètement, on place la pulpe de café dans un réacteur qui permet de la brûler dans un espace appauvri en oxygène, ce qui produit un gaz de pyrolyse, essentiellement composé d’oxyde de carbone», précise David Rochat. Quant à la cendre, il s’agit d’un biocharbon (biochar), qui a la particularité de stocker le carbone de la matière organique. Ce biochar peut être enterré pour bloquer le carbone sur de très longues périodes.

En appliquant la pyrolyse sur les déchets organiques issus de la production de café, cela permet de sécher les grains au passage, ce qui évite de brûler du gaz, du charbon ou du bois. Par ailleurs, le biochar planté dans les champs enrichit les sols, ce qui réduit l’utilisation d’engrais tout en stockant le carbone sous terre. «En définitive, le bilan net de l’opération, en valorisant ces déchets et en économisant de l’énergie, génère un résultat qui compense en partie l’impact de la filière sur le climat», se réjouit David Rochat. Cette approche fait actuellement l’objet de projets pilotes. Le Genevois en est convaincu: ce sera la norme dans quelques années pour la production de café.

La revitalisation d’un cours d’eau, une affaire de consensus

Autre exemple, un projet genevois. «Il s’agit d’une réalisation qui me tient particulièrement à cœur», explique David Rochat. Ce projet, c’est la renaturation du Nant d’Avril, qui prend sa source dans le quartier des Vergers à Meyrin pour aller se jeter dans le Rhône, au Bras de Peney. Ce cours d’eau est aujourd’hui essentiellement alimenté de manière artificielle par les eaux de refroidissement du CERN. Il traverse Meyrin, puis continue sa route à Vernier, longeant toute une zone industrielle. Considéré comme biologiquement mort, le Nant d’Avril est enterré par endroit, étranglé par des murs de béton et souffre des pollutions industrielles depuis de nombreuses années. Or toute la partie du ruisseau après la zone industrielle a déjà été revitalisée.

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Le ruisseau du Nant d'Avril sera renaturalisé jusqu'en 2033 / Photo ge.ch

«La renaturation de la partie restante était planifiée pour les calendes grecques, parce que les parties prenantes étaient en désaccord profond sur les objectifs à atteindre avec ce projet», se désole l’ingénieur. Entre les différentes communes, les pêcheurs, les promeneurs, les entreprises proches du ruisseau, il n’y avait aucun terrain d’entente. Trois acteurs se sont alliés pour décrisper la situation: le WWF, le fonds SIG Vitale Environnement et Sofies. Ici, l’entreprise de David Rochat a eu pour mission de mettre au point une approche très structurée pour nourrir le débat et informer les gens. «Grâce à des outils d’animation de débats et de visualisation, ainsi que de la médiation, nous avons réussi à amener petit à petit les parties prenantes à évacuer les points sur lesquels elles ne s’accordaient pas pour se concentrer sur les points de convergence.» En moins d’un an, l’opération est un succès: un consensus a émergé et la revitalisation du Nant d’Avril a fait l’objet d’une charte signée par l’ensemble des partenaires – une quinzaine. Auparavant, tout projet aurait inévitablement conduit à des blocages, voire des procédures juridiques, face aux désaccords majeurs qui régnaient entre les parties. La renaturation doit s’étendre jusqu’en 2033 et permettra entre autres la recolonisation faunistique de certaines espèces, l’amélioration de la qualité de l’eau du ruisseau ou encore une meilleure gestion des eaux du bassin.

Pour David Rochat, cette démarche entre parfaitement dans sa description de l’innovation. Une innovation sociale, qui ne s’appuie pas sur la haute technologie mais sur la prise en considération des connaissances et leur intégration pour faire émerger une autre manière de voir les choses et de créer un consensus autour d’une situation complexe. Certains sont convaincus qu’on ne peut pas faire du neuf avec du vieux. A cela, l’ingénieur en environnement répondra peut-être que tout dépend de la façon dont on l’intègre dans une problématique.

Cette Exploration a été réalisée avec le soutien d'Open Geneva, qui organise la 6e édition du Festival d'innovation ouverte du Grand Genève du 17 au 27 mars 2022.