Une foreuse dans la Vallée de la Guyonne. Pour du pétrole? Non, du sable. Photo: Alia Bengana.

Le jour où j'ai sorti ma calculette pour enquêter sur le sable vaudois

Le béton, le gravier, le sable, vous pensiez le sujet aride comme le désert de Sahara? Si vous acceptez de me suivre dans cette aventure, vous rencontrerez les magiciens comme l’astucieux Orllati et le colossal LafargeHolcim , leurs guerres impitoyables et qui sait, peut-être même leurs formules magiques qui transforment le sable en or. Abracadabra!

Tout a commencé au printemps de cette année, alors que le Canton de Vaud, l’Europe et le monde entraient en hibernation virale.

Je me suis retrouvé confiné avec ma petite famille loin de notre domicile parisien, dans la vieille maison de Germaine, ma marraine, sur les hauteurs d’Ollon, dans l’extrême orient vaudois. Pendant plusieurs semaines, nous n'avons eu de contact extérieur qu’avec le chat du voisin et son robot tondeuse à gazon d’origine scandinave, qui ronronnait dehors mais semblait souffrir bien davantage  que nous du semi-confinement.

De fait, un beau matin, cette petite machine de marque Husqvarna décida de se suicider en se jetant en bas du talus. C’est en ramassant son cadavre encore chaud que je remarquai pour la première fois une foreuse, en contrebas, au milieu des champs, près de la route cantonale.

Quels cinglés pouvaient bien chercher du pétrole dans la vallée de la Gryonne, perpendiculaire à celle du Rhône, juste en face de Monthey, en plein Covid?

A y regarder de plus près, un nom était inscrit sur la foreuse de couleur bleue: Orllati. L'entrepreneur d'origine kosovare? Il se reconvertit dans les matières premières?

Je me trompais. Vérification faite auprès du voisin, qui considéra sa tondeuse avec gravité, ce n’était pas du pétrole que l’on convoitait en bas de chez nous, mais du... sable.

Son empire n’était qu’un tas de sable

Autant vous le dire tout de suite: ce matin-là, alors que l’ensauvagement du jardin venait de remporter une manche contre le robot scandinave, je m’y connaissais autant en sable qu’en yoga acrobatique.

C’est alors que me revint en mémoire un souvenir vieux de quinze ans. J’étais encore fringuant reporter de guerre en Irak avec Serge Michel (le gars de Heidi.news qui m’a prié de vous écrire ces quelques mots) et le photographe Paolo Woods. Nous avions rencontré le premier homme devenu milliardaire en dollars dans le pays, après l’invasion américaine de 2003. C’était un Kurde. Il ne parlait pas un mot d’anglais et vivait dans un petit bureau très sale et mal meublé situé dans une annexe de sa cimenterie. Son royaume n’était qu’un immense tas de sable. Il coulait du béton, non pas pour reconstruire le pays, qui n’y pensait même pas, mais pour des sortes de blocs amovibles que les GI’s utilisaient pour se protéger des attentats suicides. Le Kurde du sable faisait fortune alors que l’Irak sombrait dans une épouvantable guerre civile.

Retour à Ollon. L’heure était grave. Qui voulait le sable de la Gryonne? Combien valait le sable de la Gryonne? Un milliardaire vaudois allait-il émerger de la Gryonne? J’ai troqué la tondeuse pour une calculette, et j’ai commencé mon enquête.

Une ogresse bleue croqueuse de béton

C’est ainsi que je suis tombé dans le monde merveilleux du bac à sable vaudois. J’ai rencontré des ingénieurs passionnés, des agriculteurs amoureux de leur terre, des fonctionnaires cantonaux ultra compétents, des dynasties flamboyantes qui s’affrontent de manière impitoyable, des réserves de batraciens protégés au milieux de divisions blindées composées de machine effrayantes. J’ai vu une ogresse bleue croqueuse de béton dévorer des immeubles entiers, et un canton aux chantiers pharaoniques qui creuse, telle une taupe géante, excavant chaque année un tas de terre plus haut que la pyramide de Khéops. J’ai vu des millions de mètres cubes de béton qui rapportent plus de dollars qu’un puits de pétrole.

Mais alors que nous essayons tous de réduire notre consommation d’or noir, notre addiction à ce nouvel or gris s’aggrave tous les jours. Le sable, c’est le matériau que nous consommons le plus après l’eau, dans le canton de Vaud en particulier et sur terre en général. Et ce n’est pas près de s’arrêter.

Vous verrez, cette Exploration du bac à sable magique est didactique, épique et ludique. Elle convoque des figures héroïques tels que John Snow (Game of Thrones) et Darth Vador (Star wars), mais présente aussi des chiffres précis et compréhensibles qui feront de vous un expert stratégique ès-béton, sans vous ennuyer.

Pour commencer, le premier de mes cinq épisodes porte un titre de western:

100 millions de dollars au soleil.