La vallée de la Gryonne, dans l'est vaudois, semble bien paisible. En vérité, une guerre du sable se prépare. Extrait du film "Size matter", Claude Baechtold/Riverboom

100 millions de dollars au soleil

Deux éclaireurs de la grande armée Orllati ont rendez-vous à l'abbaye millénaire de la Salaz, dans l'extrême orient vaudois. Pourquoi ont-ils soudain peur d'une rébellion? Que cachent les champs pourtant paisibles de part et d'autre de la route cantonale Aigle - St-Maurice? Bienvenue dans le bac à sable magique, premier épisode d'une saga vaudoise autour de l'or gris, ce sable auquel le canton est accro pour ses projets de pharaon.

Il est 8h30 en ce mercredi 11 mars 2020. Alors que le monde se prépare à la plus grande catastrophe virale d’après-guerre, une Honda HRC 4x4 noire chemine sur la petite route de Salaz non loin du village d’Ollon, dans l'extrême orient vaudois.

Au volant, Jean-Daniel Dubois, un ancien hydro-géologue cantonal. Il fait froid ce jour-là, les essuie-glace de la Honda dissipent une petite bruine. Sa destination? L’ancienne abbaye de Salaz, désormais prospère exploitation agricole. C’est le dernier rendez-vous d’une longue série de démarchages auprès des agriculteurs de la commune.

Mais arrivé dans la grande cour de la majestueuse bâtisse du 12e siècle, il laisse tourner son moteur: quelque chose cloche. Pourquoi tant de voitures sont-elles garées là alors qu’il s’agit d’un rendez-vous particulier? Le véhicule hésite, puis repart se poster à bonne distance.

Chassez-les!

On comprend les appréhensions de l’ancien fonctionnaire cantonal. En 1989. Des géologues fédéraux étaient venu effectuer des sondages à Ollon pour le compte de la CEDRA, entreprise mandatée par la Confédération pour un éventuel site d’enfouissement de déchets nucléaires. Les 50 gendarmes (sans armes) que le canton avait envoyés sur place n’avaient pas suffi à contenir une population furieuse. Les scientifiques avait dû être évacués en vitesse.

Sur les portes des granges, comme dans les westerns, les habitants avaient affiché les portraits des dirigeants de la CEDRA avec ce mot d’ordre:

«Si vous croisez ces gens: Chassez-les!»

Le soulèvement boyard – car c’est ainsi que l’on nomme les habitants d’Ollon – avait ébranlé jusqu’au Conseil d'Etat vaudois, pourtant farouchement pro-nucléaire à l’époque, et poussé la Confédération à abandonner le projet.

Conclusion: faut pas chercher l’est-vaudois

Trente ans plus tard, dans la même commune, même s’il n’est plus question de déchets nucléaires, quand on est géologue et qu’on vient de l’ouest, mieux vaut prendre ses précautions.

L’officier et l’éclaireur indien

C’est en tout cas ce que pensent les agriculteurs qui observent la scène. Mais nous l’apprendrons plus tard de sa bouche, M. Dubois, qui travaille désormais pour le groupe Orllati, n’a pas peur, il en a vu d’autres. Il attend juste son binôme qui est un peu en retard, ralenti par la circulation ce mercredi matin sur la A12 entre Châtel et Vevey.

«J’ai l’habitude de travailler avec Emmanuel Crausaz, nous a-t-il déclaré récemment par téléphone. Lui, comme agriculteur, comprend la problématique paysanne et moi je connais bien la géologie régionale ainsi que les procédures nécessaires aux autorisations d’exploiter.»

De fait, son binôme devrait calmer son monde, dans l’abbaye millénaire. Car ce n’est autre qu’Emmanuel Crausaz, président de la fédération fribourgeoise de lutte suisse, décrit par l’une de nos consœurs de La Liberté comme un homme honnête, connu pour son franc-parler. Mais surtout – comme nous le soufflera plus tard un agriculteur boyard – «même s’il est en costard et roule dans une belle bagnole, sur le papier, c’est encore un agriculteur.»

Hé oui, comme dans tout bon western, quand il s’agit de d’obtenir des terres indiennes, il faut un officier qui maîtrise les cartes géologiques et un éclaireur indien qui connaît le terrain et sait parler aux tribus.

Mais que diable viennent négocier un ancien fonctionnaire cantonal et un ancien lutteur à la culotte dans l'extrême orient vaudois? Pas si vite, Mesdames et Messieurs, préservons le suspens. Tout ce que nous pouvons vous dire pour l’instant, c’est qu’ils ne sont que l’avant-garde d’une immense armée prête à fondre sur les 2,5 millions de mètres cubes de sable qui gît sous les champs de blé des agriculteurs de la commune d’Ollon.

L’enjeu financier de l’expédition pourrait être un titre de western:

Cent millions de dollars au soleil.

La ruée vers l’or gris

100 millions? Pour du sable? Ca vaut quelque chose, le sable? Une petite explication s’impose pour répondre à cette question.

Le béton est à la construction ce que le pétrole est à l’énergie: le nerf de la guerre. En un siècle, le béton s’est accaparé la part du lion des matériaux de construction. En Suisse: c’est près de 80%.

La construction – et par conséquent l’économie toute entière – est donc accro au béton. Or pour fabriquer un mètre cube de béton qui pèse 2,5 tonnes, il faut mélanger 150 kilos d’eau, 350kg de ciment et 2000 kg de granulats naturels composé de petit cailloux roulés de différentes tailles: de 32 mm à 4 mm on parle de gravier, et en dessous de 4mm on parle de sable. Mais pour simplifier, les experts appellent cela du sable naturel.

La construction en consomme tellement que le sable est la deuxième ressource la plus exploitée au monde, après l’eau. A tel point qu’à l’instar du pétrole, il est désormais considéré par les Etats comme une ressource stratégique. Vous aussi vous pensiez que les années béton c’était les «trente glorieuses»? Et bien non. Depuis 1965, la consommation de ciment – et donc de sable – pour la production de béton a été multipliée par dix. En Suisse comme dans le reste du monde, le siècle du béton, c’est tous les jours, ici et maintenant.

Le MCBA est-il glamour?

Pour illustrer l’amour que nous portons à cette matière grise, il suffit de regarder autour de nous. Prenez le nouveau Musée cantonal des Beaux-Arts à Lausanne. Le semestriel Plateforme 10 d’avril 2018 nous informe fièrement que la construction de ce magnifique bâtiment au label ultra écologique Minergie +++ a nécessité 9200 m3 de béton.

Tout comme Hergé nous faisait savoir dans son album Tintin au Congo que dans les années 1930, c’était encore rigolo de faire exploser un rhinocéros à la dynamite, les communicants du Musée nous apprennent que couler 9200 m3 de béton en 2018, c’est cool.

Il est cependant intéressant de noter que la fabrication d’un mètre cube de béton produit autant de CO2 que la combustion de 250 litres de pétrole. Ainsi le MCBA, avant même d’ouvrir ses portes, aura grillé l’équivalent CO2 de 2,3 millions de litres de fuel lourd. C’est ce que le Palais de Rumine – son prédécesseur au coefficient énergétique pas Minergie du tout – aura consommé en chauffage depuis le début du siècle. Vu sous cet angle, le béton du MCBA est moins glamour.

Vous me direz: oui, mais c’est pas tous les jours qu’on s’offre un nouveau Musée cantonal. Et vous aurez raison, car c’est seulement tous les deux jours.

Dans le canton de Vaud, on coule chaque année environ 1,6 millions de m3 de béton, soit 174 MCBA. Ou 2m3 de béton par habitant du canton et par an. Si la mafia calabraise se fâchait avec les Vaudoises et les Vaudois, elle aurait de quoi nous couler tous dans un cercueil de béton.

Cette addiction à la matière grise n’est pas proprement vaudoise. Sa dimension internationale sera étudiée cet automne de manière approfondie dans la seconde partie de cette Exploration de Heidi.news intitulée: «Un éléphant dans votre salon». Mais pour l’instant, ce qui nous intéresse, c’est le sable du beau pays de Vaud.

Du sable? Pour les siècles à venir?  En 2019, le professeur genevois Pascal Peduzzi a produit pour les Nations unies le premier rapport sur les réserves mondiales de sable. Alors qu’il constate que la plupart des pays n’ont aucune idée de leur réserves ni de l'extraction de sable qui en est faite, le canton de Vaud a déjà pris 40 ans d’avance.

Vaud, un modèle de gestion à long terme?

Renaud Marcelpoix, chef de la Division géologie, sols et déchets au sein de la Direction générale de l’environnement du canton de Vaud, nous l’explique avec beaucoup d’humilité:

«Si le canton s’est attelé très tôt à la question du sable, c’est notamment grâce au premier tronçon d’autoroute de Suisse ouvert entre Genève et Lausanne pour l’Expo 64. Son chantier a nécessité l’ouverture soudaine de multiples gravières dans la région, gérées à l’époque par les communes, ce qui a amené le parlement vaudois à voter une loi pour réguler l’ouverture et la gestion des sites d’extraction.»

De fait, l’étude actuelle, disponible en ligne sur le site du canton, est le résultat de près de 40 ans d’un travail de fourmi débuté en 1982 en collaboration avec le département de géologie de l’Université de Lausanne.

Il faut savoir que contrairement au pétrole, le transport du sable devient trop cher au-delà d’un rayon de 30 à 50km. Le canton de Vaud doit donc assurer ses propres besoins en sable: 2,1 millions de m3 par an, soit presque le volume de la grande pyramide de Khéops. Et la version 2016 du rapport cantonal est claire comme de l’eau de roche: les gisements vaudois de sable (ou “réserves autorisées”, comme disent les géologues cantonaux) actuellement en exploitation seront épuisés d’ici à 2023.

A l’heure actuelle, 30% des besoins en granulats du canton sont assurés par des importations en provenance de France, représentant chaque année quelque 40 000 allers-retours transfrontaliers de camions. Une situation qui s’explique par la disponibilité de la ressource, mais aussi par des considérations économiques.

Il faut donc très rapidement ouvrir de nouvelles gravières dans le canton. Pour s’assurer des réserves suffisantes pour les années à venir, mais aussi diminuer les émissions de CO2 et les trajets de camions.

Pour ce faire, le rapport décrit très précisément, sur plus de 227 pages de cartes, les réserves totales dont dispose le canton, selon les connaissances actuelles. Au rythme de la consommation d’aujourd’hui, cela tiendra 60 ans. Quand nos enfants prendront leur retraite, il n’y aura plus de sable vaudois à l’état naturel. Il faudra alors concasser de la roche, broyer du béton recyclé ou faire une pause de 2500 ans pour permettre au Rhône de reconstituer cette réserve.

«Nous sommes conscients de cette réalité, raison pour laquelle nous misons beaucoup sur le développement du recyclage, autant d’un point de vue quantitatif que qualitatif», souligne Renaud Marcelpoix.

Mais pour l’heure, la seule solution consiste à puiser dans cette réserve dite de «roche meuble» non renouvelable. Car nous sommes accros au béton, et le béton est accro au sable. Puiser en suivant les cartes des géologues cantonaux, qui définissent les champs de bataille de la guerre vaudoise du sable.

Suite au prochain épisode!