Illustration: Anne-Gaelle Amiot pour Heidi.news

Déclaration de guerre à Monaco

Le 25 février 2015, Yves Bouvier espère convaincre Dmitry Rybolovlev de payer le solde d'un chef d'oeuvre de Rothko qui pourrait être le joyau de sa collection, «la plus belle du monde». Mais le Russe a découvert peu avant que le Genevois avait pris des marges considérables sur les 37 pièces précédentes, qu'il lui a vendues depuis 2003. Alors il a déposé plainte et Yves Bouvier se fait arrêter. Cela pourrait être la fin de l'histoire, mais c'est le début d'une autre: un conflit d'une violence inouïe entre les deux hommes. Cinq ans plus tard, Yves Bouvier remporte une manche à Monaco: la procédure est annulée parce que Dmitry Rybolovlev aurait bénéficié d’un «traitement de faveur» du Ministère Public. Or là non plus, ce n'est pas la fin de l'histoire.

Il est venu chercher 36 millions d’euros, il a trouvé la prison.

Ce matin beau mais froid du 25 février 2015, Yves Bouvier a pris place dans son jet privé Falcon 7X à l’aéroport de Genève, pour un banal aller-retour d’affaires. Il n’imagine pas que son destin va basculer à 540 km de là, dans le hall d’un immeuble chic de Monaco. En vol, l’homme d’affaires genevois relit ses notes, un document intitulé «comportement Rothko» qu’il a modifié quatre fois les jours précédents. Il sait qu’il va au devant d’une discussion tendue: il a vendu pour 140 millions d’euros à son meilleur client, le milliardaire russe Dmitry Rybolovlev, ce tableau exceptionnel, le Rothko No 6, mais ne parvient pas à encaisser le solde de la vente.

Voilà treize ans que les deux hommes sont en affaires. Le Genevois a vendu à l’oligarque russe 31 tableaux et 7 sculptures de maître, pour un total de 2 milliards d’euros. Mais la relation qu’ils entretiennent, sinon d’amitié, du moins de grande proximité, est troublée. A l’automne, le collectionneur a eu ses premiers doutes sur le prix des tableaux et en a fait part à son vendeur, lors d’une soirée au yacht club de Monaco.

De fait, la rencontre de ce mercredi 25 février doit intervenir à un moment où les deux hommes connaissent un destin très différent.

Rare fragilité

Malgré une fortune estimée à 9 milliards de francs suisses, Dmitry Rybolovlev, résident monégasque et patron de l’AS Monaco après un séjour d’une dizaine d’années à Genève, traverse en effet une rare période de fragilité. A peine remis d’un cancer de la prostate, l’été précédent, il attend le résultat d’un procès en appel à Genève où il a été condamné en première instance à payer 4 milliards de francs à son ex-épouse. Pour la première fois, il a fait savoir à Yves Bouvier qu’il avait des problèmes de liquidités. Si bien que pour finir de payer ce Rothko, pour lequel il a déjà versé un acompte de 20 millions, il a cédé une sculpture de Modigliani valorisée à 60 millions d’euros et un tableau de Toulouse-Lautrec pour 14 millions d’euros. De son côté, le Genevois a proposé d’investir à hauteur de 10 millions dans ce tableau. C’est le solde de 36 millions qu’il vient chercher à Monaco.

Yves Bouvier, lui, a au contraire le vent en poupe. Il s’apprête à faire une très belle opération avec ce Rothko, qu’il a lui-même payé 80 millions de dollars (env. 65 millions d’euros à l’époque). Le bénéfice de toutes ses ventes à Dmitry Rybolovlev se monte, en ce mois de février 2015, à près d’un milliard de francs suisses, selon les avocats du Russe (Yves Bouvier conteste ce chiffre). Ce pactole lui a permis de se hisser parmi les premiers acteurs mondiaux du marché de l’art, avec des investissements conséquents sur quatre continents et une multitude de sociétés employant plus de 500 personnes. Plus grand locataire des Ports Francs de Genève, propriétaire du Freeport de Singapour, il vient d’inaugurer celui du Luxembourg, qui lui appartient aussi. Déjà considéré par la presse comme le roi des ports francs, il est en passe d’en devenir l’empereur: des franchises de son modèle sont en cours de négociations à Dubaï, Doha, l’Ile Maurice, Abu Dhabi, Macao, Séoul, et Taipei.

Un chauffeur l’attend à l’aéroport de Nice. Yves Bouvier, que tout le monde s’accorde à décrire comme étant à la fois sympathique et sûr de lui, est convaincu que sa stratégie sera la bonne. Pour encaisser le solde du prix de sa 38e vente, il va faire croire à un lien entre des vendeurs soi-disant impatients (alors que le Rothko est déjà en sa possession) et l’avocat genevois Marc Bonnant, véritable bête noire de l’oligarque car il défend son ex-femme dans la procédure de divorce, pensant réussir à déstabiliser Dmitry Rybolovlev à sa simple évocation.

Sauf que la rencontre n’aura jamais lieu.

Le rendez-vous est à 10 heures au 17, avenue d’Ostende, l’adresse de l’immeuble La Belle Epoque. Deux banques se partagent le rez-de-chaussée, HSBC et BNP Paribas. Le milliardaire russe, lui, occupe au 4e étage un penthouse d’une valeur de 240 millions d’euros surplombant la capitainerie monégasque et ayant appartenu au banquier suisse Edmond Safra, qui y est mort asphyxié en 1999.

Menottes camouflées

Yves Bouvier arrive en avance et fait quelques pas en contrebas, le long de la Marina où baignent certains des yachts les plus luxueux du monde. À 10 heures tapantes, il pénètre dans le hall. Il repère huit solides gaillards en complets noirs et se dirige vers ceux qu’il pense être les gardes du corps de son client. Mais l’un d’eux se détache de l’escouade et sort une carte de police. Les autres encerclent le Genevois et lui passent les menottes. En ressortant vers la voiture de police qui s’est avancée, ces menottes seront camouflées par une écharpe, afin d’éviter d’affoler d’éventuels badauds monégasques.

Quelques minutes plus tard, Yves Bouvier se retrouve dans une cellule de garde-à-vue, à 800 mètres de là, au commissariat du 9 rue Raymond Suffren. «Ma première réaction lors de l’interpellation: je suis en train de me faire arrêter à cause d’un délit de M. Rybololovlev en lien avec la Russie», nous déclarera-t-il bien plus tard. «Je me sentais tellement innocent qu’à la question souhaitez-vous l’assistance d’un avocat, j’ai pris 5 minutes avant de répondre oui». Il n’a jamais rencontré auparavant l’avocat commis d’office que lui proposent les policiers, un certain Charles Lecuyer, jeune loup monégasque de 30 ans.

Trois heures vont s’écouler avant l’interrogatoire. Trois heures qui laisseront le temps à Yves Bouvier de préparer sa version et d’appeler son avocat genevois, Alexandre Camoletti. Une fois averti, ce dernier va donner l’alarme dans tout l’empire Bouvier. À Genève, le détective Mario Brero va lancer l’une des plus grandes opérations de sa carrière. À Singapour, la filiale locale de l’entreprise suisse PSiDEO, basée à Plan-les-Ouates, va effacer à distance le contenu du téléphone Blackberry de son client, qui contient tous ses emails. Les chefs d'inculpation qui lui sont signifiés ne laissent aucun doute: c’est bien lui qui est visé par cette procédure: escroquerie, complicité d’escroquerie et blanchiment au détriment de trois sociétés de Dmitry Rybolovlev.

Où donner de la tête?

La guerre est déclarée. Elle aura des répercussions sur tous les aspects de la vie d’Yves Bouvier. «Il a voulu me détruire», dit-il aujourd’hui à propos de l’oligarque russe.

Avec plus d’une centaine de sociétés offshore lui appartenant ou lui ayant appartenu à son apogée, le Genevois ne savait plus où donner de la tête. Sans compter une entreprise d’hélicoptères à Genève, des investissements en Angola au côté de figures de la Françafrique, un magasin de maroquinerie avenue Matignon à Paris, une écurie baptisée Quinoa avec des chevaux de course, une société de métaux précieux à Singapour, des investissements dans le cinéma et la musique, une chaîne de télévision spécialisée dans le monde de l’art, des prises de participations dans des galeries et surtout dans des sociétés transitaires qui lui offrent une vision inégalée sur les mouvements et la cotation d’objets de valeur. La liste n’est pas exhaustive, même ses amis s’y perdent. «Yves Bouvier se livre difficilement et cloisonne énormément», a déclaré plus tard le détective Mario Brero aux juges genevois lors d’une audition.

A 13h13, ce 25 février 2015, son avocat monégasque est enfin arrivé alors qu’un autre, parisien, est en route pour le Rocher. L’interrogatoire peut commencer. Aux policiers qui lui demandent sa profession, Yves Bouvier: répond «homme d’affaires». Et lorsqu’ils lui veulent savoir ce qui fait sa crédibilité dans le monde de l’art, il déclare: «C’est mon réseau d’informations. Je pense que ma force dans ce métier est le fait que je possède des informations de qualité sur les œuvres, les vendeurs, etc».

Se présentant comme un marchand d’art, il ajoute: «L’acheteur est aussi un spéculateur… Il y a souvent la notion d’ego qui intervient. Un bien d’exception a la valeur que l’acheteur veut bien lui donner». Tout au long de l’interrogatoire, Yves Bouvier semble à l’aise, même pour les questions délicates comme les arguments commerciaux déployés lors de ses différentes ventes. «Je précise que je mets de l’argumentaire commercial pour défendre le prix de vente, je valorise mon rôle». Il met en avant sa position de vendeur ayant été (même brièvement) propriétaire de chaque toile vendue à Rybolovlev, avant de se justifier: «J’ai toujours à mon sens proposé un prix juste, correspondant à la valeur de l'œuvre».

Cinq ans plus tard

Près de cinq ans plus tard, le 12 décembre 2019, le palais de justice de Monaco affiche un calme trompeur. Un soleil timide irradie le gris poreux de ce tuf marin qui compose le bâtiment monégasque, mais ne dit rien de la guerre sans merci que se sont livrés depuis bientôt cinq ans le milliardaire russe et l’homme d’affaires genevois, avec leurs escadrons d’avocats et de détectives.

Il est onze heure trente et la place de la cathédrale est presque vide, même si avec 20’000 habitants par km2, la principauté est l’endroit le plus densément peuplé de la planète, grâce à son régime fiscal qui attire les millionnaires de partout. Ses immeubles, empilés les uns sur les autres, lui donnent un air de maquette en trois dimensions. Agglutinés dans des calanques abruptes, péniblement soutenus par des restanques de soutènement, ils participent néanmoins de ce qu’on appelle le charme de la Côte d’Azur. Près de la porte, une plaque de bronze en anglais et en chinois explique que le bâtiment ne se visite pas. On aperçoit juste, dans le hall, de beaux vitraux en losanges faisant briller les armes monégasques.

Des greffiers vont et viennent, portant des piles de documents, comme s’il s’agissait d’une journée ordinaire. Pourtant, les juges de la Principauté sont sur le point de rendre une des décisions les plus importantes de l’histoire du Rocher. Il s’agit de trancher cette question: le milliardaire russe Dmitry Rybolovlev a-t-il influencé la justice de Monaco dans l’affaire qui l’oppose à son ancien fournisseur, le genevois Yves Bouvier? Un seul greffier, après avoir éconduit un touriste chinois, accepte de nous parler et lâche, sur le ton de la confidence: «Vu le bruit que cette affaire a fait, vous n’obtiendrez rien, je vous le garantis». Avant d’ajouter: «La Mercedes, là en face, c’est celle de M. Linotte, le président du Tribunal. Lui sera au courant».

Aveu spectaculaire

Le magistrat finit par sortir du Palais et se diriger vers sa berline. «Je comprends que cette affaire vous intéresse, en Suisse. Je n’ai rien à voir avec elle et j’en suis bien content», dit-il avant de claquer la portière et de disparaître dans la Rue de l’Eglise. De fait, l’affaire porte les graines du scandale. Dix officiels ont été prévenus de trafic d’influence et le ministre de la justice, Philippe Narmino a été écarté.

La décision des juges ne sera pas annoncée sur place, mais par un communiqué immédiatement repris par la Tribune de Genève. Et c’est un coup de tonnerre. L’affaire Bouvier est annulée, à Monaco. La justice du Rocher se juge elle-même, avec grande sévérité. Elle considère que ses propres magistrats et fonctionnaires n’ont pas traité les plaignants de manière impartiale. «L'ensemble des investigations ont été conduites de manière partiale et déloyale, sans que les inculpés ne soient en situation de faire redresser rétrospectivement ces graves anomalies qui ont compromis durablement l'équilibre des droits des parties». Le jugement ajoute: «Monsieur Dmitry Rybolovlev a bénéficié d’un traitement de faveur et un accès permanent et privilégié au Ministère Public et aux enquêteurs». Les avocats de l’oligarque russe se pourvoient en cassation.

Yves Bouvier, à Genève, triomphe: «C'est un grand soulagement après cinq années de procédure abusive, déclare-t-il à la télévision suisse romande (RTS). La justice a gagné avec moi contre les milliards de M. Rybolovlev. (...) Ça m'a détruit mon activité de transport, ça m'a détruit dans mes relations avec mes parents, ça m'a détruit dans mes autres activités de marchand d’art. Le préjudice est énorme. (...) Rien n’est terminé et à Genève, je l’attends de pied ferme aussi pour me défendre».

Au delà du rebondissement spectaculaire de Monaco le 12 décembre 2019, et alors que des procédures sont encore ouvertes à Genève, à Singapour et à New York, Heidi.news a mené une enquête exclusive, pendant quatre mois, et rencontré une vingtaine de témoins pour comprendre ce qui s’est passé, à la fois durant ces cinq ans de procédures et durant les treize années qu’ont duré les relations commerciales entre le Russe et le Genevois. Une affaire de milliards et de trahisons, de démesure et de coups bas.

Collaboration: Vincent Magnenat

link

Anne-Gaëlle Amiot est illustratrice. Elle a étudié aux Arts Décoratifs de Paris où elle a appris la sérigraphie et la gravure. Elle collabore régulièrement avec la presse (Le Monde, L'Obs, Society, XXI, etc.) et l'édition, et travaille le dessin dans un style réaliste. Son travail est répertorié ici: https://annegaelleamiot.com/