L'usine de Novartis Gene Therapies dans la banlieue de Chicago, où est produit le Zolgensma. Deux employés préparent le liquide qui sera vendu 2,1 millions de dollars par dose de quelques ml. Il arrête la progression de la forme la plus agressive de l'amyotrophie spinale (SMA). Photo: Paolo Woods pour Heidi.news

A Chicago, dans l’usine suisse du médicament le plus cher du monde

Premier épisode. Où l’on découvre des employés de Novartis qui pleurent parce qu’ils sauvent la vie de bébés atteints d’amyotrophie spinale (SMA), la plus grande cause génétique de mortalité infantile qui touche une naissance sur 10'000. Le médicament, le Zolgensma, est le fruit de la recherche pharmaceutique française, financée par le fameux Téléthon, avant d’être produit dans cette usine aux Etats-Unis qui le vend à prix d’or: 2 millions de dollars par dose de quelques millilitres.

Publié le 22 janvier 2022 05:53. Modifié le 02 février 2022 15:10.

Le monsieur de la communication est euphorique. «Vous voulez voir notre mur?» Ce sont deux coins de parois en préfabriqué, dans un vaste bâtiment qui ressemble à un hangar. Ils sont recouverts d’autocollants de toutes les couleurs, qui représentent chacun la main d’un bébé auquel a été injecté le Zolgensma. Sur chaque petite main, on a écrit au stylo feutre le prénom d’un enfant, son pays d’origine et la date d’injection. Le jour précis où il a été sauvé. «Nous avons largement dépassé les 1400 bébés qui ont obtenu leur dose.»

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Nous avons dû batailler des mois pour contempler enfin cette installation qui ressemble à la décoration d’une cantine scolaire. C’est pourtant là que se joue une partie de l’avenir de l’industrie pharmaceutique et que se concentrent des milliards de dollars d’investissement.

Des hommes-scaphandriers dans des laboratoires high-techs

Nous sommes en avril 2021. Pour pénétrer dans cette usine de Novartis Gene Therapies, posée sur un parking d’une zone industrielle de la grande banlieue de Chicago, il a fallu d’abord obtenir un visa qui permette d’entrer sur le territoire américain malgré l’interdiction sanitaire des étrangers sur le territoire.

Il a fallu des dizaines d’appels et de mails avec la branche de thérapie génique de la multinationale suisse Novartis. Il a fallu accepter l’exigence de quarantaine posée par la compagnie, le test antigénique dans un container devant l’usine, une semaine avant d’y entrer. Il a fallu enfin, au moment où l’on a fini par se trouver face à des hommes-scaphandriers dans des laboratoires high-techs, convaincre que nous allions en effet prendre les photographies qui avaient été négociées par avance.

Le monsieur de la communication était rouge de honte:

«Je suis désolé, je viens de recevoir un appel de ma hiérarchie, ils ne veulent finalement pas que vous fassiez des images. On attend une visite de la FDA [Food and Drug Administration, l’agence américaine du médicament], la semaine prochaine, et on n’aimerait pas qu’ils sachent que des journalistes sont venus ici.»

On palabre longtemps, Paolo obtient quelques clichés derrière une vitre: des laborantins en combinaison, charlottes, masque, qui manipulent de grands récipients transparents.

De la citronnade qui vaut des millions

C’est un liquide vaguement jaunâtre. Le matériel biologique qui sert à fabriquer le Zolgensma. Il y en a des dizaines de litres. On sait qu’il doit encore être concentré. Malgré tout, on ne peut s’empêcher de compter. La dose unique de Zolgensma prescrite dépend du poids du bébé; de 16,5 ml pour un enfant de 3 kilos, jusqu’à 74,3 ml pour un enfant de 13 kilos. Novartis vend chaque dose à 2,1 millions de dollars. Ces quelques bouteilles d’une citronnade qui semble avoir mal tourné valent quoi, des dizaines, des centaines de millions de dollars?

C’est la mystique brutale de ce médicament. Quand il a été approuvé par la FDA en 2019, les articles de presse traitaient autant si ce n’est davantage du prix du médicament, immédiatement qualifié de «plus cher du monde», que de la révolution médicale qu’il allait engendrer. Comment justifier qu’un traitement puisse coûter ce qu’un employé modeste gagnera pendant toute sa vie? Comment expliquer que, à partir d’une recherche fondamentale largement financée en faisant appel à la générosité du public français, surgisse un remède dont chacun sait qu’il ne sera pas accessible à l’immense majorité des bébés malades dans le monde?

Une employée en larmes

C’est que la promesse du Zolgensma est immense, démesurée même. Danielle Appelhans, la directrice technique de l’usine, sourit:

«Je travaillais avant dans un autre département de Novartis. Un jour, j’ai entendu l’histoire de Matteo qui venait de recevoir sa dose. J’ai vu dans la vidéo qui le présentait qu’il tenait la même poupée Paw Patrol que mon fils de 4 ans. J’ai fondu en larmes. Maintenant, je dis à mon fils que le métier de maman, c’est de sauver les bébés.»

Sur chacun des murs de cette usine, il y a des images de «bébés sauvés». Des écrans diffusent en boucle les récits tirés des réseaux sociaux de familles dont un enfant a été injecté.

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L'équipe de Novartis Gene Therapies à Libertyville, dans la banlieue de Chicago. Dans la boîte réfrigérée, une dose de Zolgensma, qui vaut 2 millions de dollars. Sur le mur, les mains en couleur représentent chacune un enfant sauvé, avec son nom, son pays et la date d'injection. Paolo Woods pour Heidi.news

«Nous sommes bénis», écrit la mère d’Axel sur le compte «Axel brings joy to life!». «Merci pour tout ce que vous faites pour aider nos enfants», dit Olivia. «Merci d’avoir sauvé ma vie!», dit le petit Eli. Entre les messages de motivation adressés au personnel, un écran affiche le visage d’une biologiste rayonnante et le slogan: «Bienvenue dans le futur de la médecine».

Dans cette usine dont on a l’impression qu’elle n’est pas finie, qui ressemble à tout sauf à un lieu où l’on fabrique les médicaments de demain, on découvre peu à peu l’étendue de notre enquête.

Le Zolgensma n’est pas seulement le médicament le plus cher du monde, le parachèvement de la financiarisation de l’industrie pharmaceutique et le signe de l’anxiété des multinationales qui voient en la thérapie génique l’un de leurs ultimes horizons. Ce liquide qui substitue à un gène défaillant un gène sain questionne la grandeur et la violence de la recherche pharmaceutique, les iniquités fondamentales de notre monde, les extrémités auxquelles des parents dont l’enfant est malade se rendent pour qu’il ne meure pas. Ce médicament met sur la table l’infini problème du prix de la vie.

Une petite souris nommée Mimi

Marie Roussel avait 9 ou 10 ans. De longs cheveux noirs et une chaise roulante. Elle était atteinte d’une maladie génétique, l’amyotrophie spinale (SMA), qui tue une partie des cellules nerveuses, les motoneurones, celles qui commandent les muscles. Les muscles finissent par s’atrophier et disparaître, ce qui entraîne la paralysie et, dans le type le plus virulent, la mort par asphyxie. Il existe trois types de la maladie et le type I, le plus agressif, entraîne en général le décès des enfants avant d’avoir atteint leur deuxième anniversaire. La SMA touche une naissance sur 10'000. Elle est la plus grande cause génétique de mortalité infantile.

Marie Roussel est atteinte du type III de la SMA, son espérance de vie est plus longue mais son handicap est lourd et la maladie évolue. Un jour, au début des années 2000, dans un congrès qui concerne les maladies rares, la mère de Marie parle de sa fille à une chercheuse qui travaille pour le laboratoire Généthon, la branche de recherche en thérapies géniques de l’Association Française des Myopathies, qui organise aussi le fameux Téléthon. Martine Barkats, la chercheuse en question, s’en souvient très précisément:

«Je travaillais à l’époque sur d’autres pathologies qui touchent l’adulte. J’étais par hasard assise à côté de cette dame qui m’a montré des photos de sa fille quand elle était toute gamine et qu’elle marchait encore. Puis le moment où elle commençait à perdre la marche. Et, quelques mois plus tard, les premières images en fauteuil roulant. Ça m’a beaucoup émue. Marie a été l’étincelle. J’ai laissé tomber l’Alzheimer et la Parkinson et j’ai décidé de travailler sur la SMA.»

C’est la particularité du Généthon. Puisque la recherche en appelle constamment à la générosité publique et que l’AFM s’est constituée autour des familles de malades, les scientifiques croisent régulièrement les futurs bénéficiaires de leurs travaux. Quelques mois plus tard, dans un déjeuner sur l’herbe organisé par l’association, Martine Barkats rencontre cette fois la malade, Marie Roussel.

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Marie Roussel (dans la chaise), atteinte de SMA, avec la chercheuse Martine Barkats. Capture d'écran d'une vidéo pour le Téléthon. DR

«En général, nous sommes enfermés dans nos labos. Le fait de me trouver face à cette fille, sa vitalité, sa joie, cela a tout changé. Un peu plus tard, pendant le Téléthon, j’ai entendu Marie dire qu’elle comptait sur moi pour trouver une solution. Je me suis dit que j’avais intérêt à trouver. J’ai senti le poids de Marie sur mes épaules. Au début, c’était très lourd, j’étais hantée par l’angoisse de la décevoir. Et puis un jour, le vent a tourné.»

Un cheval de Troie

Le gène responsable de la SMA a été isolé par une équipe française, celle de la Dr. Judith Melki, en 1995. Il est baptisé SMN, pour Survival Motor Neuron. Pendant des années, rien ne se passe. Les équipes se concentrent sur le fonctionnement de la maladie et ne développent pas d’option thérapeutique. Afin de soigner, il faut trouver un vecteur, un virus désactivé, pour injecter le gène sain qui pourra remplacer le gène malade dans les cellules nerveuses.

La difficulté, c’est que le vecteur doit se comporter comme un cheval de Troie et traverser la barrière hémato-encéphalique qui empêche les virus et les bactéries d’atteindre le système nerveux central. Un liquide fluorescent est ajouté au vecteur pour que la moelle épinière des souris injectées s’illumine s’il est parvenu à passer le mur.

Mimi est une petite souris blanche que le technicien du laboratoire a baptisée d’après Mimi la Souris, «adorable petit rongeur qui ne recule pas devant les difficultés» du dessin animé que ses enfants regardent. La plupart des souris malades de la SMA meurent avant le 13e jour. Pas Mimi. 14, 15, 20, 40 jours. Martine Barkats n’y croit pas:

«Je me suis même demandé si Mimi avait vraiment la maladie et si on ne s’était pas trompés. La colonne vertébrale de Mimi était fluorescente. Elle a survécu plus de 300 jours. C’était la première fois qu’on parvenait à introduire un gène dans les neurones moteurs. Cela ouvrait à toutes sortes de thérapie pour des maladies du système nerveux. C’était très troublant. On a immédiatement déposé le brevet de cette méthode.»

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La souris Mimi dans la main de Martine Barkats. Capture d'écran d'une vidéo pour le Téléthon. DR

Nous sommes en 2007. Le président de l’AFM, Christian Cottet, lui aussi père d’une fille atteinte de la SMA, se rend dans les laboratoires pour poser aux côtés de la souris Mimi. Chacun pressent que la découverte est immense, personne ne sait encore à quel point elle va déboucher sur une aventure aussi rocambolesque.

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Cette enquête d'Arnaud Robert et de Paolo Woods paraît en version resserrée dans la revue française XXI, avec laquelle Heidi.news a noué un partenariat pour partager, voire coproduire de grands récits, enquêtes et reportages. Les lecteurs et lectrices de Heidi.news peuvent recevoir le dernier numéro de XXI gratuitement, en cliquant ici