Capture d'écran de posts Instagram localisés au lac Bleu. DR

Le scandale du lac Bleu, si vous avez raté le début

Une «mafia des déchets» sévit-elle en Suisse? La question se pose à la lecture de l'enquête de Reportagen – à laquelle a participé Heidi.news – sur la grave pollution engendrée par le creusement des tunnels ferroviaire dans la vallée de Kandertal, au cœur de la Suisse de carte postale. Voici le résumé de l'affaire en huit points!

Publié le 08 octobre 2022 07:30. Modifié le 12 octobre 2022 15:31.

L’enquête «le dossier noir du lac Bleu», que nous publions en plusieurs épisodes, révèle un scandale environnemental majeur dans le cœur soi-disant immaculé de la Suisse. Le lac Bleu, dans l’Oberland bernois, est une de nos merveilles naturelles. Il figure sur d’innombrables images que les touristes du monde entier postent sur Instagram. Or ce lac a été gravement pollué par des travaux ferroviaires alentours, ainsi que de nombreux terrains autour de lui.

Je sais, c’est long à lire! Alors voici le résumé, en huit points, afin de comprendre les incroyables failles de la surveillance des autorités, qui ont fermé les yeux sur de graves pollutions – voire leur ont donné leur bénédiction.

1. En 2018, il a fallu rénover le vieux tunnel du Lötschberg, appelé «tunnel de faîte», inauguré en 1913 après la mort, pendant les travaux, de plus de 50 ouvriers, la plupart italiens.

2. La rénovation est nécessaire pour qu'il puisse servir de voie d'évitement pendant les travaux d’élargissement du tunnel de base du Lötschberg, pièce maîtresse des nouvelles transversales alpines (NLFA), creusé lui un siècle plus tard, entre 1999 et 2007, plus bas dans la vallée et qui pourrait être fermé durant huit mois.

3. Les travaux dans l’ancien tunnel ont conduit à en extraire 100’000 tonnes de matériaux toxiques contenant de l’arsenic, du plomb, du cadmium, du cuivre, du manganèse, du mercure, du zinc, du nickel, du chrome et des goudrons HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) cancérigènes. Il s’agit de gravats et de 2335 sections de traverses pesant chacune 2,5 tonnes.

4. Les gravats ont été entreposés à la carrière de Mitholz, à quelques centaines de mètres de l’entrée du tunnel. La pluie les a rincés puis a probablement rejoint la nappe phréatique pour aller polluer le lac Bleu et causer la mort de milliers de truites.

5. Les traverses, elles, devaient être éliminées. Afin d’économiser un million de francs pour le faire proprement, les maîtres d’œuvre ont demandé à la Confédération le droit de les exporter en Belgique. Ils l’ont obtenu, à condition qu’elles servent là-bas à construire un chemin de fer – ce qui n’a pas été le cas, comme le révèle notre journaliste sur place, qui les a cherchées partout, y compris sur des images satellite: elles ont tout simplement disparu…

6. Mais il y a plus grave encore. Le creusement du tunnel de base, lui, a produit 16 millions de tonnes de déchets toxiques, de quoi remplir les wagons d’un train long de… 4100 kilomètres. La moitié de ces gravats – l’équivalent de la pyramide de Kheops – a été enterrée dans la vallée de la Kander avec l'autorisation de la Confédération. Ces déchets toxiques ont, eux aussi, produit de graves pollutions, jusqu’au lac de Thoune dont les poissons ont connu à l’époque d’étranges mutations, avec des ovaires ou des testicules déformés ou atrophiés, des cas d'hermaphroditisme.

7. Une partie de ces gravats a notamment servi à construire un paravalanche à Mitholz ainsi qu’un tunnel routier, qui a été fermé en 2004 après deux ans seulement d’utilisation. Outre leur toxicité ces matériaux étaient instables et le tunnel risquait de s’effondrer.

8. De nouveaux travaux sont prévus dans la vallée de Kandertal, pour près de 5 milliards de francs, afin de doubler sur toute la longueur le tunnel de base. Impossible de démarrer ce chantier sans avoir nettoyé les dégâts du précédent, affirment les opposants. Pour l’instant, le projet est au parlement et seuls les travaux préparatoires sont engagés.

L’affaire du lac Bleu fait grand bruit à Berne. Plusieurs plaintes sont instruites et de nouvelles procédures vont démarrer suite à cette enquête journalistique, avons-nous appris.

Les responsabilités à établir sont très larges, avec d’apparentes collusions entre privé et public. Il y a Vigier, exploitant de la carrière de Mitholz, dont la société mère est le géant français du béton Vicat. Il y a aussi le groupe Marti, deuxième constructeur du pays, chargé des travaux.

Du côté gouvernemental, les autorités cantonales bernoises semblent avoir sans cesse protégé les pollueurs, ou alors se sont retranchées derrière la Confédération, et notamment l’Office fédéral des transports. Lequel, de son côté, aurait octroyé des «permis de polluer» incompréhensibles.

Un de nos interlocuteurs évoque, en Suisse, le règne d’une véritable «mafia des déchets».

De son côté, un ministre bernois a tenu à menacer le principal lanceur d’alerte. Le 3 juin 2020 à 7h30 du matin, le conseiller d’Etat Christoph Neuhaus, chef de la Direction des travaux publics, a appelé Stefan Linder, qui était au volant. La conversation s’est déroulée sur haut-parleur, si bien que Susanne Linder, sa femme, peut témoigner d’avoir entendu les mots suivants:

«Stefan, fais gaffe à ce que tu cherches. D’autres ont déjà disparu dans une carrière et n’ont plus fait surface.»

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Cette enquête de Reportagen et Heidi.news a été réalisée avec le soutien de Journafonds