Une partie des traverses toxiques photographiées à la carrière de Mitholz avant leur départ pour la Belgique. DR

La mystérieuse disparition en Belgique de 5000 tonnes de traverses empoisonnées du Lötschberg

Le désastre de la rénovation du tunnel du Lötschberg dépasse les milliers de truites mortes du lac Bleu. 28 km de traverses ferroviaires empoisonnées ont été démontées puis expédiées hors de Suisse. Pour être réemployées sur un chantier en Belgique dont il n’existe nulle trace…

Publié le 08 octobre 2022 05:55. Modifié le 21 décembre 2022 14:58.

Tout commence par des poissons morts. Mais les dégâts environnementaux causés par la réfection du tunnel de faîte du Lötschberg ne s’arrêtent pas aux truites du lac Bleu. Celles-ci ont selon toute vraisemblance été tuées par les gravats toxiques entreposés à la carrière de Mitholz, au-dessus d’une nappe phréatique qui a conduit les eaux polluées dans le Blausee. Les échantillons d’eau analysés par un laboratoire zurichois ont indiqué un dépassement de… 424’000 fois la valeur limite pour les HAP, les hydrocarbures aromatiques polycycliques dont certains sont cancérigènes.

Or la rénovation de ce tunnel, rendue nécessaire par la saturation du tunnel de base du Lötschberg, plus bas dans la vallée de la Kander, impliquait aussi de remplacer 28 km de rails - et de traverses.

Interdiction de la vente de traverses

C’est la société de construction Marti qui a été chargée des travaux pour l’entreprise ferroviaire Berne-Lötschberg-Simplon (BLS). Comme les gravats, les milliers de tonnes de traverses ont d’abord été entreposées dans la carrière de Mitholz. Ces traverses sont hautement toxiques, car elles ont été imprégnées d’huiles de goudron pour les protéger de la décomposition. Ces huiles sont composées en grande partie de HAP, dangereux et difficilement dégradables, qui s’accumulent dans les organismes vivants. D’ailleurs, en juillet 2000, le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) interdit strictement la vente de ces traverses aux particuliers, qui les utilisaient pour leur jardin ou les terrains de jeu. «Lorsque le bois imprégné entre en contact direct et régulier avec la peau, les substances cancérogènes qui subsistent dans le bois peuvent contaminer le corps humain», écrit le DETEC.

En juin 2020, alerté par Stefan Linder, un des propriétaires de la pisciculture ravagée du lac Bleu, l’Office cantonal bernois des eaux et des déchets interdit la mise en décharge des déblais de voie ferrée pollués dans la carrière, ainsi que le sciage des traverses, car les copeaux toxiques pourraient eux aussi engendrer une grave pollution.

Qu’a dû, donc, faire Marti? Éliminer les traverses usagées.

Mais le traitement de ces déchets toxiques est très coûteux. Entre 200 et 300 francs la tonne. Soit plus d’un million de francs suisses en tout, alors que la rénovation du tunnel de faîte du Lötschberg est devisée à 105 millions. Un million. Le genre de somme qui pousse à la créativité. Comment contourner la législation? La loi est très claire. Les traverses de chemin de fer toxiques doivent être incinérées en tant que déchets spéciaux. Point. Sauf… Sauf, si elles sont réutilisées pour la construction de voies ferrées. Nos confrères de la Berner Zeitung avaient, ainsi, révélé l’existence d’un mail daté du 18 décembre 2018 en provenance de Marti informant l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) que les traverses allaient être réutilisées à l’identique dans un chantier en Belgique par la société belge «Mevogra».

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