Le géologue Jean-Philippe Jenny prélève des carottes de sédiments dans le lac d'Annecy pour reconstituer son histoire, et mieux comprendre les interactions entre l'Homme et le milieu naturel. Photo: Lookatsciences/Universciences

Une nouvelle époque humaine, trop humaine

Il faut revenir 20 ans en arrière, s'enfermer dans une salle de réunion d’un hôtel mexicain, pour assister à «l'invention» de l'Anthropocène. Une cinquantaine de scientifiques est réunie pour discuter des orientations du Programme International Géosphère Biosphère. Alors que les prises de paroles se succèdent, l'un des participants montre des signes d’impatience. Il s'agit du prix Nobel Paul Crutzen, décédé en janvier 2021.

Debout au bord du bateau, Jean-Philippe Jenny laisse la corde filer entre ses mains, en surveillant sa tension, tandis qu'elle disparaît dans les eaux du lac d'Annecy. Enfin, un choc lui indique que le carottier s'est bien planté dans le fond du lac. Des gestes que le jeune géologue a répété des dizaines de fois dans la région, au Bourget, sur le Léman, à Aiguebelette ou à Annecy. Au pied des Alpes, ces lacs ravissent le citadin par leur rafraîchissant décor de reflets argentés, de reliefs boisés, surmontés de hauts sommets souvent enneigés. Pour le géologue et ses collègues du laboratoire CARRTEL (1), ils racontent des millénaires de coévolution entre la nature et l’humain.

Aidé par Jean-Christophe Hustache, technicien habitué à barouder sur divers continents pour prêter main-forte aux chercheurs, Jean-Philippe Jenny entreprend de remonter la sonde en tirant sur la corde. «Comme il n'y a pas de de treuil sur ce bateau, on fait un peu de sport pour sortir le carottier». Quand le tube transparent d'environ un mètre apparaît sous la surface, le premier retient la corde pendant que le second plonge le bras dans l’eau pour boucher le tube. Pas question de perdre le moindre centimètre de cette boue remontée du fond qui est, pour tout géologue, un précieux enregistrement de l’histoire du lac et de son environnement.

Prélèvement réussi. Les deux hommes posent dans le bateau une carotte sédimentaire bicolore. Même un béotien repère au premier coup d’œil ce changement de couleur: de gris moyen, la «boue» qui git sous plusieurs dizaines de mètres d'eau devient anthracite, presque noire. «Cette ligne entre des sédiments clairs et des sédiments foncés, c’est un basculement entre deux époques, essentiellement lié à la densification de la population humaine aux environs du lac», commente aussitôt Jean-Philippe Jenny. «C’est l’une des marques visibles de l’Anthropocène dans les eaux du lac d’Annecy».

Anthropocène. Le mot est lâché - ce qui n’est pas si fréquent dans la bouche d’un géologue. Mais de quoi s'agit-il?

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Jean-Philippe Jenny désigne la transition dans les sédiments entre deux périodes de l'histoire du lac. Photo: Lookatsciences/Universciences

Il faut revenir 20 ans en arrière, traverser l’Atlantique, s'enfermer dans une salle de réunion de l'hôtel Maximiliano y Carlotta, aujourd'hui disparu, de la ville mexicaine de Cuernavaca, pour assister à «l'invention» de l'Anthropocène.

Nous sommes le 26 février 2000. Une cinquantaine de scientifiques est réunie pour discuter des orientations du Programme International Géosphère Biosphère (IGBP). Alors que les prises de parole se succèdent, l'un des participants montre des signes d’impatience. Il s'agit de Paul Crutzen, prix Nobel spécialiste de la chimie de l'atmosphère, décédé en janvier 2021. A plusieurs reprises, les intervenants font référence à l’Holocène, qui est officiellement l’époque dans laquelle nous vivons depuis la fin de la dernière période glaciaire, il y a 11’700 ans. Une période marquée par la stabilité du climat. Agacé, Crutzen finit par interrompre ses collègues. «Arrêtez de parler de l'Holocène! Nous ne sommes plus dans l'Holocène.» Un silence interrogateur l’entoure. La sortie n'était pas préméditée et le géochimiste cherche rapidement la suite. «Nous sommes maintenant dans  l'Anthropocène».

Le préfixe grec anthropo désigne l'être humain et le suffixe «-cèn », qui signifie « nouveau, récent », est utilisé pour former tous les noms des époques géologiques les plus récentes, comme l'Holocène. «Anthropocène» désigne donc une époque dans laquelle les humains sont devenus la première force de transformation. «Les activités humaines sont devenues si omniprésentes et importantes qu’elles rivalisent avec les forces majeures de la nature et qu’elles emmènent la Terre vers une terra incognita planétaire», déclarait déjà Crutzen en 1995, en recevant son prix Nobel de chimie. «Le ‘‘trou'' dans la couche d’ozone est un exemple dramatique d’une instabilité créée par l’humain qui s'est développée très loin des sources d'émissions des produits chimiques qui en sont responsables» ajoutait-il encore.

«Quand Paul Crutzen interrompt un collègue, on l’écoute, car il fait partie de ceux qui ont eu raison avant les autres », analyse Jacques Grinevald, historien des sciences et des techniques, qui se passionne pour cet épisode de Cuernavaca. Les travaux du géochimiste sur la stratosphère ont contribué à faire prendre conscience de la destruction de la couche d’ozone, protection contre les UV  essentielles à la vie terrestre. Le prix Nobel, qu’il partage avec le Mexicain Mario Molina et l’Américain Sherwood Rowland, récompense des travaux «qui ont contribué à notre salut», dixit le comité de Stockholm. La signature du protocole de Montréal en 1987, qui bannit les produits destructeurs de la couche d’ozone, comme les gaz des aérosols et les gaz réfrigérants (CFC, HCFC), a permis de stopper les dégâts. Un exploit que les conférences sur le climat n'ont pas encore pu reproduire.

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Paul Crutzen reçoit son Prix Nobel en 1995. Photo: AP photo/Eric Roxfelt/Keystone

«Le concept d’Anthropocène n’est pas né à Cuernavaca par hasard, les priorités de la recherche étaient en train de prendre un virage majeur», poursuit Jacques Grinevald, professeur honoraire à l'Institut d'études internationales et du développement (IHEID) de Genève. Le programme a été lancé pour coordonner des recherches entre disciplines qui jusque-là travaillaient chacune de leur côté: géologie, océanographie, chimie de l’atmosphère, biologie, écologie etc. «Nous sommes alors en pleine prise de conscience que les questions posées à la science – comme le changement climatique – demande une vision globale de ce qui est désormais désigné comme le ‘’système Terre’’ », poursuit Grinevald. En consultant le compte-rendu de cette réunion, il a relevé que la proposition de passage à une nouvelle époque appelée Anthropocène est bien mentionnée mais sans citer l'auteur. Pour l’historien, c'est le signe que le groupe qui était présent à la réunion s'est approprié le terme.

Rapidement, il se diffuse dans la communauté scientifique. «C'était comme une évidence », se souvient le paléoclimatologue Michel Magny (CNRS), auteur du livre Aux racines de l’Anthropocène (2019). Il a participé aux groupes de travail de l'IGBP à la fin des années 80. «Le mur de Berlin n’était pas encore tombé mais dans les conférences on rencontrait des collègues des pays de l'Est, et nous partagions le même constat d'un impact grandissant des humains sur l'environnement. Cela faisait consensus». Augmentation rapide de la population humaine au 20ème siècle, développement de l'urbanisation, transformation de près de la moitié des terres émergées, explosion de la production de fertilisants pour l'agriculture, perte dramatique de biodiversité, émissions massives de gaz à effet de serre, etc. Paul Crutzen en listait les principaux éléments dans son article publié en 2002 dans Nature, l’une des deux revues scientifiques les plus lues dans le monde.

«Puissance évocatrice»

«Quand vous avez un drapeau derrière lequel se rassembler, cela facilite la mise en réseau», poursuit Michel Magny;«l’Anthropocène nommait des choses que nous savions, nous n’attendions que ce terme pour mettre sous une même bannière tout un tas de recherches qui étaient menées sur les impacts des activités humaines. Il a une telle «puissance évocatrice», relate Jacques Grinevald, que ce terme dépasse en quelques années les frontières des sciences naturelles pour gagner l’archéologie, l’histoire, la sociologie, la philosophie, les sciences politiques, et même la création culturelle. A Berlin, voilà plus de dix ans que la Maison des Cultures du Monde (HKW) développe des projets autour de l’Anthropocène, associant le public, les scientifiques, les artistes. «Ce n’est pas seulement un sujet», explique le philosophe Bernd Scherer, directeur de la HKW. «Nous essayons de développer un nouveau cadre de pensée et d'appréhension du monde, devenu indispensable».

Pourtant, 20 ans plus tard, nous sommes toujours officiellement dans l’Holocène. L’Anthropocène n’a pas été reconnue comme une nouvelle époque géologique. Aucune définition formelle et précise n'a été établie.

«La majorité des géologues s'occupe de l’histoire de la planète en tant qu'objet cosmique, l'humain c'est “epsilon”, quantité négligeable», analyse Michel Magny, qui constate, comme beaucoup, que cette communauté a mis plusieurs années à s'emparer de la question.

Néanmoins, quelques spécimens n’ont pas craint de se lancer dans cette entreprise. A leur tête, un géologue britannique, Jan Zalasiewicz, de l’Université de Leicester, qui se souvient d’avoir lu l’article de Crutzen en 2002 et de s’être dit que «c'était une excellente idée, tout à fait sensée». A ce moment-là, il est lui-même plongé dans l’écriture d’un livre intitulé La Terre après nous: quel héritage les humains laisseront-ils dans les roches? (2) . Le point de départ est original: cent millions d'années après la disparition d’Homo sapiens, une autre espèce intelligente, peut-être extraterrestre, cherche les traces que de supposés occupants ont pu laisser dans les strates de la Terre. Ces explorateurs finissent par découvrir des preuves étonnantes, mettant au jour les dégâts causés par cette espèce disparue pourtant réputée civilisation avancée. Jan Zalasiewicz avait entamé la réflexion posée par Paul Crutzen: l’Anthropocène peut-elle être considérée comme une unité de temps géologique, définie par un marqueur spécifique identifiable dans les strates de la Terre?

Pour y répondre, Jan Zalasiewicz s'est vu confier en 2009 la création d'un groupe de travail sur l'Anthropocène au sein de la Commission Internationale de Stratigraphie (ICS). Sous l'égide de l'Union internationale des sciences géologiques (IUGS), la commission fixe les ères, périodes, époques ou étages du calendrier des temps géologiques. Cette «charte stratigraphique internationale» est un peu à la géologie ce que le tableau de Mendeleïev est à la chimie. Un standard qui n'est modifié qu'avec prudence, à l'issue de plusieurs votes. Inscrire un nouveau nom au fronton du Panthéon, ou attaquer le Cervin par la face Nord, ne semble pas plus téméraire.

«Il fallait quelqu'un d'audacieux et d'un peu farfelu comme Jan Zalasiewicz pour dire à ses collègues stratigraphes ''prenons ça au sérieux'', voyons si on peut faire de l'Anthropocène une unité de temps géologique», constate Jacques Grinevald; « c'est une personne charismatique, il a su embarquer d'autres chercheurs». Géologues comme son collègue Colin Waters, océanographes comme la Française Catherine Jeandel, archéologues, chimistes, historiens et philosophes des sciences comme Jacques Grinevald, géographes, paléobiologistes ou paléontologues...  Et Paul Crutzen lui-même. Un groupe multidisciplinaire d'environ 35 scientifiques s'est constitué autour de Zalasiewicz.

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Jan Zalasiewicz. Photo: University of Leicester

«Nous pensions qu'il y avait un nouveau type de géologie en train de se former qui méritait une reconnaissance formelle, mais c'était seulement une idée», explique aujourd'hui Jan Zalasiewicz. «Personne n'avait encore vraiment pensé l'Anthropocène comme un ensemble bien distinct de strates que les géologues seraient capables de séparer des autres strates, celles de l'Holocène et des époques précédentes», explique le Britannique. Le ton est calme, doux même, mais soutenu par un regard intense.  «Nous devions vraiment revenir aux fondamentaux; c'était un sacré boulot et toute une aventure». Après plusieurs années de recherches dans toutes les directions, et de nombreuses publications, pour caractériser l'Anthropocène sous tous ses angles, le groupe a attaqué la partie la plus rude de l'ascension: proposer un marqueur stratigraphique définissant officiellement l'entrée dans l'Anthropocène, et donc la fin de l’Holocène, dans le calendrier géologique. Ce point de référence, ce stratotype, qui marque le passage d’une époque à une autre, est parfois matérialisé par un gros clou doré planté dans la roche, à la limite entre deux étages géologiques. D'où son surnom de «clou d'or».

La quête du clou d'or de l'Anthropocène est en cours, dans les lacs, les océans, les grottes ou les glaces des pôles. Elle nous emmène dans une introspection de notre rapport à la planète avant de plonger dans ses strates. C’est l’objet de notre exploration aux côtés du groupe de travail de Jan Zalasiewicz.

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La frontière entre le Jurassique inférieur et le Jurassique moyen marqué par un clou d'or à Fuentelsaz en Espagne. Photo: Pasado Presente Futuro/CC

Prochain épisode: Quand le béton et les «plastiglomerates» sont considérés comme de nouveaux ingrédients de la croûte terrestre

(1) Centre Alpin de Recherche sur les Réseaux Trophiques et Ecosystèmes Limniques, INRAE/Université Savoie- Mont Blanc

(2) The Earth after us : what legacy will human leave in the rocks?  2006 ; non traduit en français