Sur un ghat de Bénarès © Julieta Cánepa

Sur les pas de Nicolas Bouvier de l’Inde au Japon

21 octobre 1954, Kaboul, Afghanistan. Après une épique traversée de l’Europe et de l’Asie, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet se séparent. Partis en août 1953 de Belgrade, ils ont parcouru, au volant de leur Fiat Topolino, la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan, ils sont arrivés dans cette ville de Kaboul, et ce matin leurs routes se séparent. Bouvier reste quelques semaines de plus avant de s’élancer en voiture vers l’Inde, pendant que Vernet s’envole pour Ceylan où il va retrouver sa fiancée Floristella, avec qui il souhaite se marier avant de rentrer en Suisse. Leur voyage commun, lumineux, aventureux, une épopée solaire et profonde, s’achève. Elle prendra la forme, quelques années plus tard, d’un livre pensé et conçu à quatre mains, écrit par Bouvier et peint par Vernet: L’usage du monde. Un des chefs-d’œuvre de la littérature francophone du XXe siècle. Que l’on cantonnera longtemps, et à tort, dans une nouvelle case créée pour l’occasion, la littérature de voyage, quand littérature tout court eût suffi. Leur voyage accède, lui, au rang de mythe.

Si leur amitié est puissante et sans failles (laquelle durera toute leur vie et donnera lieu à une merveilleuse correspondance), leurs chemins et leurs désirs commencent lentement à diverger après Téhéran. La route est exigeante, les corps tirent et Thierry Vernet flanche, il veut partir et rejoindre sa promise, Nicolas Bouvier est encore à l’intérieur du voyage, il ne compte pas en sortir – et pour aller où, de toute façon? Il a rompu avec tout, son amoureuse Manon l’a quitté, il est seul au monde, il faut faire avec ça, et il ne va pas s’arrêter si bien lancé.

Une autre étape commence pour les deux amis. Après plusieurs semaines à Kaboul, Nicolas Bouvier est d’abord enthousiasmé par sa découverte de l’archéologie sur un chantier, en Bactriane, dirigé par son nouvel ami Daniel Schlumberger. Cet homme passionnant l’initie, voyant en Bouvier un possible collaborateur, plein de ressources et de curiosité. Bouvier aime cette existence de réflexion et de mains dans la terre, il hésite, ce serait exaltant, tout ce qu’il aime réuni, le savoir et les pierres, mais il finit par renoncer: «Si je veux, ma vie est faite dans l’archéologie et en Afghanistan… C’est la première fois de ma vie qu’on m’offre sérieusement un boulot qui me plairait. Je ne crois pas que j’accepterai ce coup-ci, il faut continuer.» La priorité est la poursuite du voyage, qui est loin d’être fini: devant lui il y a l’Inde, Ceylan, puis le Japon, et, espère-t-il, les Etats-Unis…

Alors Bouvier reprend des forces et s’élance vers l’Inde. Il escalade la passe de Khyber, qui offrira sa sublime fin à L’usage du monde («Au sommet, à vingt kilomètres de mon banc, des plateaux maigres et doux écumaient de soleil. L’air était d’une transparence extraordinaire. La voix portait. J’entendais des cris d’enfants, très haut sur la vieille route des nomades, et de légers éboulis sous le sabot de chèvres invisibles, qui résonnaient dans toute la passe en échos cristallins. J’ai passé une bonne heure immobile, saoulé par ce paysage apollinien.»), il arrive dans le nord de l’Inde, puis à Dehli. Il découvre un pays foisonnant, rempli à craquer de personnages, de visions, de routes et d’animaux, vision enfiévrée qui correspond à son état physique. Il reste quelque temps dans la capitale avant de faire route vers le sud.

Julieta et moi arrivons, 65 ans plus tard, à Bénarès, dans le nord de ce pays que connut Bouvier. Que de commun entre nous ? Rien. Des mondes sans comparaison possible (même si l’Inde ne change peut-être jamais vraiment). Nous ne voulons pas placer nos pas dans les siens, nous ne voulons pas chercher à comprendre. J’ai simplement les livres de Nicolas Bouvier dans mon sac, comme à chaque départ, qui me guident, m’éclairent, m’enthousiasment. Je veux prolonger ce dialogue en l’écrivant, plonger dans l’autre face du voyage, celle qui se situe dans l’envers de L’usage du monde, et qui est trouble, chargée, étouffante et pleine d’une vie nouvelle, comme le voyage lui-même, et que j’appellerai ici L’usure du monde. Nos deux voyages mêlés, 1954/55 d’un côté et 2019/20 de l’autre, quel dessin formeront-ils? Nous verrons bien. Il n’y a de toute façon rien d’autre à saisir que l’infini entrelacement des trajectoires. Pas besoin d’aller en Asie pour lire les livres de Bouvier. Mais en adoptant un certain souffle, en choisissant une mesure, un ton, une scansion, nous rêverions de percer quelque chose du mystère de son écriture – et de quelques pays en passant, soyons fous.

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