En gare de Galle. Photos: Julieta Cánepa
Sur les pas de Nicolas Bouvier | épisode № 03

De Ceylan au Sri Lanka, une tumultueuse histoire politique

Galle, dimanche 10 novembre, il fait une chaleur du diable. Dernière balade avant de partir, le lendemain matin. On marche en direction de la ville nouvelle à la recherche du marché aux poissons. Une immense rumeur nous arrête avant. Une foule disséminée arrive en masse aux abords du terrain de cricket. Que se passe-t-il? On s’approche. Des cars s’arrêtent toutes les minutes sur le grand rond-point, centre névralgique de la ville, les habitants des environs en descendent, qui semblent avoir été raflés des quatre coins de la région pour assister à l’événement. Les baffles commencent à larsener, les flics à crier et à siffler, les files s’allongent – ça ressemble à un meeting politique. J’essaie de me faufiler sur le côté pour rentrer sur le stade, un gendarme m’avise et me rappelle à l’ordre. Je me glisse dans la file, Julieta me regarde: tu veux vraiment assister à un meeting? Oui, je dis. Ok, moi je vais chercher le poisson.

Dans la cohue, je me demande si elle n’a pas raison. Un meeting politique dans sa propre langue, c’est déjà insupportable, alors dans une langue dont on ne saisit pas le moindre mot… Je reste malgré tout dans la queue, j’observe le spectacle autour de moi. Les gens agitent leurs petits drapeaux verts. Ils sourient, se poussent, il règne une sorte d’euphorie légère. Pour le Macron ou la Le Pen local? Je m’enquiers. Le Nouveau Front Démocratique, me dit-on, celui du président sortant, Sirisena. Très bien, je ne suis pas contre. Ça va être très serré contre l’autre parti, me dit le bonhomme tassé, celui de la famille Rajapaksa, qui a de bonnes chances, visiblement, de revenir au pouvoir par l’intermédiaire d’une nouvelle carte, celle de Gotabaya Rajapaksa, ancien ministre de la Défense et frère de Mahinda, président de la République de 2005 à 2015. Membre de la famille la plus puissante du pays, Gotabaya est en train d’imposer un discours ferme et autoritaire, se posant en habituel garant de la sécurité contre le terrorisme. Et de l’autre côté? Les speakers arrivent, le public s’assoit. L’agitation grandit. Je suis finalement rentré à l’intérieur du stade, je me tiens debout, à l’écart, tout le monde me regarde, sourires aux lèvres, pauvre Blanc-bec égaré. Sur la droite, la tribune spéciale des caciques politiques, moustaches épaisses et costumes noirs, visages fermés et verres d’eau apportés par de charmantes hôtesses. Le soleil cogne, la star politique, quelle qu’elle soit, n’arrive pas. Ah la voilà finalement. C’est l’une des figures de l’ombre que j’avais repérées sur le côté, le visage fermé, l’allure austère. Il commence. Au bout de dix minutes, j’abandonne. Un meeting politique, dans quelque langue que ce soit, c’est proprement insupportable.

Cet article est réservé aux abonnés.

S'abonner

Déjà abonné(e) ? Connectez-vous