«Meet», l'application de Google pour les visioconférences qu'utilise l'école genevoise. Extrait de «l'Alphabet du confinement» réalisé par la classe de 10e de Jean-Marc Cuenet

Quand les élèves d’un cycle genevois sont les héros d’un roman à domicile

Jean-Marc Cuenet, professeur de français au cycle d’orientation de la Gradelle, à Genève, défend une pédagogie créative à travers des ateliers d’écriture, de théâtre, etc. Quand, le 13 mars, le Conseil fédéral annonce la fermeture immédiate des écoles, il mobilise ses élèves pour garder une trace écrite de ce moment unique. Ainsi naît le «JVVEE», le «Journal d’un vide à vivre ensemble … éloigné·e·s». Chaque semaine, ses élèves ont partagé des morceaux de vie, des bribes de souvenirs et des éclats d’étonnements. Un travail pour la mémoire collective qui les érige en «héros du quotidien.»

Le mot du professeur

Chères lectrices, chers lecteurs, l’idée, l’envie et la volonté du journal que vous allez découvrir sont nés un vendredi 13 mars, alors que le Conseil fédéral venait d’annoncer la fermeture immédiate des écoles dans toute la Suisse.

Mon désir a immédiatement été que mes élèves conservent la trace du moment exceptionnel que nous étions en train de vivre.

Qu’un jour ils lisent tous ces témoignages à leurs enfants, à leurs petits-enfants en disant: voilà ce que nous avons vécu, voilà ce que nous pensions, voilà ce que nous imaginions!

Ma volonté était de ne pas laisser passer l’occasion de mettre l’écriture au service de la mémoire collective: tracer un tableau pointilliste de ces quelques semaines à travers diverses activités d’écriture.

Hebdomadairement, ces textes ont été envoyés aux parents, aux élèves et à une myriade de parents d’ancien·ne·s élèves, d’ami·e·s ou de collègues.(...) Le Journal d’un vide à vivre ensemble … éloigné·e·s : Le JVVEE. (...) Les diverses rubriques font des élèves des héros du quotidien, avec pour seul but «d’essayer de refaire avec des éclats épars le miroir cassé de la mémoire.» (en référence à Chronique d’un mort annoncée, de Gabriel Garcia-Marquez.)

Bonne lecture! Jean-Marc Cuenet

Extraits des textes des élèves

«La nourriture commence à manquer, la tension monte avec les paternels, les contrôles affluent de plus en plus et ma sœur a une folle passion pour la musique de Disney. Ce confinement va être plus dur que je ne le pensais…»

«Ma mère trouve aberrant d’aller travailler dans ces conditions, elle travaille dans une imprimerie et la partie réception de clients a été fermée. Mon père travaille avec des patrons peu soucieux. (...) Mes grand-parents, l’une n’arrête pas de m’envoyer les consignes de sécurité [depuis le] Portugal alors que l’autre n’est pas plus inquiet que la normale.»

«On ne voit presque personne de la famille. Si je sors, je vais juste sur mon balcon prendre de l'air pour arrêter d'être face à l'ordi tous les jours. On essaie de s'occuper le mieux possible à la maison en faisant quelques activités sportives et des jeux tous ensemble. Ce n'est pas le bonheur de rester à la maison, mais s’il faut le faire pour éviter l'augmentation du coronavirus, mieux vaut [y rester] et respecter les règles. Et comme ça, au plus vite, c'est fini, on peut ressortir et profiter du bon temps!»

«Mes grand-parents sont en Chine, à Shanghai, et comme la situation commence à aller mieux là-bas, ils sont inquiets pour mon père et moi. Mon autre grand-mère a malheureusement dû être hospitalisée en urgence, [mais elle] va mieux maintenant. Nous venons d'apprendre qu'elle va être transférée à l'hôpital de la Tour ce qui rassure toute la famille car les HUG ont de plus en plus de cas de corona.»

«Ma mère doit continuer à travailler car elle est aide-soignante dans un EMS. L’ambiance chez moi est tranquille à part quand [elle] commence à parler de la situation (elle est très pessimiste sur le sujet et ça m’énerve un peu!)»

«Mon père (...) a eu un arrêt cardiaque et plein d'autres accidents. Il prend tous les jours des médicaments qui affaiblissent son système immunitaire. Depuis, je ne lui fais plus la bise et j'essaie de ne pas être trop à côté de lui.»

«Ma mère est médecin donc elle doit travailler à l'hôpital. Pour l’instant, elle doit s’occuper des familles. Elle doit les rassurer et les informer. Quand je vois mon père, je dois garder un mètre de distance avec lui car mes parents sont séparés. Donc mon père est comme une personne de l’extérieur puisque je ne vis pas avec lui.»

«Mon grand-père a 93 ans et vit seul alors ma mère va lui faire ses courses et lui prépare des petits plats. (...) [Il] est assez triste car normalement il vient tous les dimanches manger chez ma mère.»

«Mon père qui est syndicaliste doit quand même se rendre au travail et s'occuper des entreprises qui sont indispensables ou non au fonctionnement de l’économie pour pouvoir les fermer pendant cette crise sanitaire. (...) Quant à moi, je fais les devoirs donnés par mes profs, je fais aussi du sport. Par exemple, avec ma petite sœur, nous avons imaginé un parcours dans le jardin(...) Hier je suis allée courir, (...)j'ai croisé un monsieur âgé de l'autre côté du trottoir et ça m’a fait plaisir, nous nous sommes souri et salués de loin.

Je fais aussi beaucoup d'appels Facetime avec mes ami.e.s et ma famille. Hier matin, par exemple, j'ai brunché avec ma grande sœur par Skype!

Je parle beaucoup avec mes cousin·e·s et ami·e·s d’Italie. Pour eux.elles la situation est catastrophique et ça me fait peur.(...) Ça me fait beaucoup de bien d’écrire.»

«Je vis [le confinement] bien et pas bien en même temps [parce qu’on a beaucoup de devoirs à faire quand même] et [que] personne n’est là pour nous dire quoi faire comme à l’école. C’est nous qui devons être autonomes et nous organiser. J’ai l’impression que nous sommes dans un film où nous sommes les acteurs principaux. Si on m’avait dit ça il y a 10 ans j’aurais mis ma main à couper que JAMAIS ça se passerait.»

«Une très bonne amie de ma mère avait beaucoup de fièvre. Ma mère(/elle) l’a donc amenée en prenant toutes les précautions aux Grangettes.(...) Le lendemain on a appris que les résultats [du test Covid] étaient positifs. On a aussi appris que son état s’était dégradé et que tout était possible y compris la pire issue. Ils l’ont donc mise dans un coma artificiel aux soins intensifs avec un respirateur. Maintenant son état est stable et nous aidons son fils de 16 ans qui est confiné seul chez lui avec l’interdiction de sortir. Cette amie n’était pas comptée dans les personnes à risque et était en parfaite santé. On a des nouvelles toutes les 48 heures. Elle restera encore probablement dix jours dans le coma sous haute surveillance aux soins intensifs. Maintenant tout ce qu’on peut faire c’est attendre car il n’y a pas de traitement, et espérer qu’elle sera plus forte que le virus.»

«Dans mon appartement nous avons deux vues différentes, l'une sur le Salève et sur l'église de Chêne-Bourg et l'autre sur nos voisins d’en face avec le parc place Favre et son école plus la Migros. Donc on peut applaudir de deux côtés pour les aides-soignants. Deux fois plus d’applaudissements, deux fois plus d’encouragements.»