Abri de la protection civile à Lausanne. Photo: Niels Ackermann
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À la recherche du «vrai» survivaliste suisse

Cette Exploration ne pouvait pas commencer ailleurs qu’en Valais, où un interlocuteur désirant rester anonyme assène ceci à notre journaliste: «Si être survivaliste c’est avoir conscience des dangers, alors tous les Suisses sont survivalistes!». Intéressant, mais cela ne fait pas notre affaire. S’il existe des familles qui vont au stand de tir après le travail comme d’autres vont à la gym, alors qui sont les «vrais» survivalistes, et où sont-ils? En tout cas, pas au mégastore de la survie, où l’on trouve du poulet tikka masala en poudre. Et pas non plus dans les chalets mystérieux dont certains soufflent l’adresse à notre reporter.

«C’est vrai que les Suisses sont prêts pour la fin du monde?»

À l’autre bout du fil, Serge Michel éclata de rire.

«Ça ne m’étonnerait pas. Où as-tu entendu cela?»

C’est dans un livre du photographe américain Richard Ross, à son retour d’un tour du monde des bunkers en 2004. Il écrit «en cas de guerre nucléaire, ne s’en sortiraient vivants que Bush, Cheney, quelques Israéliens, les Suisses, les Mormons, et divers insectes».

À moins de me transformer en cafard ou de changer de religion, j’ai l’impression que la Suisse est ma seule chance de survie.

Depuis quelques jours, sous le soleil d’août à Paris, je suis obsédée par ce sujet très à la mode dans nos sociétés sophistiquées: l’effondrement. Pour tout ce qui fait notre vie désormais (l’électricité, l’internet, le pétrole, Cyril Hanouna), ce serait une question de dix ou quinze ans. C’est l’ancien ministre français de l’Environnement Yves Cochet qui le dit. Dans mes reportages en Afrique, j’en avais vu des gens obnubilés par leur survie quotidienne. Mais des survivalistes ayant pour seul horizon la perspective de l’apocalypse... j’étais intriguée.

Une fois, à l’époque où il était mon chef au Monde, Serge m’avait raconté que, pendant la Guerre froide, les Suisses s’étaient sérieusement préparés à la menace nucléaire en creusant dans les montagnes et sous les habitations des bunkers pour y abriter toute la population. Là, quelques années plus tard, il prit sans vergogne avantage de ma curiosité.

- Cela te dirait d’en faire une Exploration pour Heidi.news? Ce serait drôle qu’une Franco-marocaine qui ne connaît rien de ce pays aille rencontrer des Suisses qui se préparent à la fin du monde!

Trois semaines plus tard, je débarquais à Genève, convaincue de boucler cette affaire en deux coups de cuillère à pot. Et, de fait, les premières heures furent encourageantes. Avez-vous déjà posé cette question à un citoyen suisse: «Avez-vous un bunker chez vous?» C’est comme lui demander si son appartement est équipé d’une cuisine. «Faites-vous des stocks de nourriture, au cas où?» Rien d’exceptionnel, un non-sujet. «Connaissez-vous un survivaliste suisse?» Un pléonasme. C’était plus compliqué que cela, comme je n’allais pas tarder à m’en apercevoir.

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St Maurice, une porte d’accès à l’une des nombreuses fortifications qui jalonnent la plaine du Rhône. © Niels Ackermann / Lundi13

Le visage collé à la vitre du train qui me menait en Valais, je me laissais glisser sur l’eau du Léman. Le ciel était limpide, le soleil chaud, l’été indien rendait les panoramas spectaculaires. Je me demandais ce qui se cachait derrière ces sommets. J’imaginais des bunkers creusés dans la roche avec des réserves de nourriture aussi bien rangées que les rayons d’un supermarché, des bases autonomes durables où des bandes de survivalistes s’entraîneraient, armés jusqu’au cou. Tiens, je commencerai par là: demain, je me rendrai dans un stand de tir. Il paraît que la survie, en cas de fin du monde, passe par la maîtrise des armes.

Au stand de tir, autant de questions que de balles qui sifflent

Je remontais le petit chemin de terre qui mène au stand de tir intercommunal de Lens, charmant village niché sur le Haut-Plateau, au-dessus du Happyland de Granges, lorsqu’une première détonation, nette et puissante, me glaça le sang. Puis une deuxième, une troisième, toujours plus assourdissantes. J’essayai de les anticiper, de ne pas me laisser surprendre par chaque déflagration, en vain. Je repris mon souffle, frappai à la porte, me présentai à l’accueil. «BOOM». Je bondis à nouveau.

L’air brasse des odeurs de poudre. Des galeries de tir surplombant les montagnes valaisannes, ça tire dans plusieurs directions. Dans l’allée où se dressent des rangées de fusils, j’aperçois deux petites têtes blondes. Un garçon et une fille jouent à cache-cache, imperturbables.

- En Suisse, c’est normal. On aime ça, le tir.

Le bonhomme est grand, visage rond et sourire jovial. C’est l’instructeur. On dirait qu’il revient d’une mission spatiale, avec son épaisse combinaison de tir argentée.

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Collection d’un particulier en Suisse romande. Les collectionneurs et tireurs voient dans les récents durcissements de la législation une atteinte à leur liberté et à l’identité suisse qui voit le citoyen armé comme la brique élémentaire de la défense nationale.

- Mais... il y a des enfants!

- C’est normal. On donne des cours aux gamins à partir de 8 ans. Au début, les mères étaient sceptiques. Elles pensaient que les armes, c’était dangereux.

Je peine à masquer mon affolement. Il pointe un panneau derrière moi, qui affiche en effet, en majuscules:

À PARTIR DE 8 ANS: CARABINE ET PISTOLET À AIR COMPRIMÉ. À PARTIR DE 10 ANS: CARABINE AU PETIT CALIBRE. À PARTIR DE 14 ANS: PISTOLET AU PETIT CALIBRE. À PARTIR DE 15 ANS: FUSIL D’ASSAUT. À PARTIR DE 17 ANS: PISTOLET D’ORDONNANCE.

Autour de l’extraterrestre et de ma personne inquiète, des hommes et des femmes de tous âges continuent d’affluer. Ils arrivent à moto ou en voiture, blouson de cuir sur le dos, fusil d’assaut à l’épaule, avec ou sans les enfants. Trois jours par semaine, entre 17h30 et 19h30, ils viennent tirer après le travail comme on va au fitness en fin de journée. Le patron, lui aussi démesuré, n’a peur de rien sauf que son nom apparaisse dans ce reportage. Le corps marqué de tatouages et de piercings, il salue tous les nouveaux arrivants par leur prénom. Il se plaint. «Y’a de plus en plus de réformés. Ils veulent plus faire l’armée, les jeunes. Mais ils aiment toujours autant les flingues.»

Et des survivalistes? «Pas de ça chez nous, Madame! Ici, on a des règles et on les respecte. Ça fait partie de nos traditions suisses. Tout le monde doit savoir tirer et tout le monde doit savoir se défendre. Mais c’est pas parce qu’on se prépare que ça fait de nous des survivalistes!»

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Dans le fort de St-Maurice. Autrefois secrètes, les fortifications dans les montagnes suisses sont parfois transformées en musées ou en data center de luxe.

Je quitte le stand bredouille, avec autant de questions que ces balles qui sifflent sans répit dans l’air pur du Valais. Se défendre contre quoi? Les Helvètes sont-ils paranoïaques? Je croyais que la Suisse était le pays le plus sûr et le plus prospère d’Europe. Je pensais trouver une poignée d’illuminés qui apprennent à manier les armes pour se défendre le jour où les zombies se décideraient à attaquer. Je me retrouve avec M. et Mme Tout-le-Monde, venus inscrire le petit dernier au stand de tir. Mon sujet, ma mission pour Heidi.news, se dérobe.

Un petit tour au supermarché de la survie

Cela fait trois jours que mes recherches tournent en rond. Ma quête de survivalistes suisses s’est transformée en chasse aux fantômes. Je parcours le Valais en voiture avec Arthur, mon ancien colocataire à New York, qui connaît bien la région. Parfois, je laisse un mot et mon numéro de téléphone sur les boîtes aux lettres des maisons où personne ne répond, mais que l’on m’a indiquées comme étant intéressantes. Un soir, un collectionneur d’armes qui vit dans un hameau près de Sierre appelle pour me demander ce que je cherche. J’explique. Réponse sèche et un peu exaspérée:

- La Suisse est un pays montagnard. Si être survivaliste c’est maîtriser les techniques d’autonomie et avoir conscience des dangers, alors tous les Suisses sont survivalistes.

Ce vieux monsieur à la voix éraillée, qui se définit comme Valaisan plutôt que Suisse, ne désire pas m’en dire plus. Il a peut-être raison. Cela veut dire quoi, être survivaliste? Avoir un couteau dans sa poche et des conserves dans sa cave? Ou est-ce un état d’esprit? C’est croire en l’extinction imminente de l’humanité ou simplement prendre ses précautions?

Je cherche aussi en ligne. Les survivalistes suisses, s’ils existent, sont bien plus discrets que les Français, qui clament haut et fort que tout est fichu. Leurs sites sont rares et réservés aux membres. Pour entrer dans les forums, il faut montrer patte blanche – ou plutôt blanche et poilue. Mon nom féminin à consonance arabe n’aide pas. Je n’ai droit qu’aux généralités: un survivaliste doit savoir cueillir des herbes comestibles, obtenir des antibiotiques sans prescription, soigner des dents, manipuler des armes et, bien sûr, être bien équipé. Arthur me propose justement un tour dans un surplus militaire sur la route d’Aproz, près de Sion, où il doit acheter des bricoles pour sa voiture.

Bienvenue dans l’Ikea du survivaliste: machette en acier trempé, poulet tikka masala en poudre, lampe à pétrole, cartouche à gaz, bâche de camouflage, mini-fraiseuse. Pour une fois, je passe inaperçue. Il y a des dizaines de clientes et de clients, dont certains d’origine étrangère. Autrefois, seuls les réservistes et les nostalgiques des casernes venaient se ravitailler. Pour le gérant, qui préfère ne pas être nommé, YouTube a changé la donne. «Les gens sont accros aux tutoriels survivalistes et aux émissions type Koh Lanta ou Man vs Wild, dit-il. Le retour à la nature, les stages de survie en milieu sauvage, c’est la nouvelle mode! On vend de plus en plus des instruments et des machines rudimentaires sans électronique, qui pourront fonctionner en cas d’effondrement du système.»

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Le stand Dick’s Army Shop au salon les Automnales, à Palexpo. Photo: Niels Ackermann

Depuis quelques années, pour se distancier du survivalisme américain né dans les années 1960, centré sur la haine de l’autre et la sauvegarde de l’identité des White Anglo-Saxon Protestants (WASP), une nouvelle génération de millennials survivalistes se fait appeler preppers, «ceux qui se préparent». Ils se réclament désormais de tous bords politiques, plus forcément de l’extrême droite, parfois même anarchistes. Les peurs aussi ont changé. Les preppers ne redoutent plus l’hiver nucléaire ou l’arrivée des zombies, mais une catastrophe écologique, économique ou technologique. Ils expriment un désir de retrouver de l’authenticité et fantasment un mode de vie plus proche de la nature. C’est paradoxalement sur YouTube qu’ils apprennent les techniques du passé: faire du feu, construire un abri ou transformer un préservatif en bouillotte.

De contre-culture libertarienne, le survivalisme est ainsi devenu un business juteux. En 2018, le premier salon annuel a été lancé à Paris. L’émission Man vs Wild du Britannique Bear Grylls, grand adepte du survivalisme, cartonne partout dans le monde. On y apprend à nager avec des requins, à boire du sang de tortue ou encore à tenir «trois minutes sans oxygène, trois jours sans eau, trois semaines sans nourriture». Facebook abrite 120 sous-communautés de survivalistes francophones. Vol West, la star française du survivalisme, compte 68 000 abonnés sur sa chaîne YouTube, où il prodigue des conseils de survie aux preppers, pour apprendre à protéger leur domicile avec une arme, cultiver un potager bio, préparer un kit d’urgence et faire des réserves alimentaires. Tandis que la Suisse a sa propre célébrité: un certain Piero San Giorgio, conférencier romand proche de l’extrême droite française, dont l’ouvrage Survivre à l’effondrement économique est un best-seller. Il refuse de parler à la presse et décourage ses adeptes de le faire.

«Mes clients, ce sont des survivalistes de surface, poursuit le gérant, qui en connaît un rayon. Ce sont des gens qui mènent une vie tout à fait normale et qui ont trouvé un nouveau hobby.» Drôle de passe-temps, me dis-je, et coûteux en plus. «Ils achètent beaucoup de matériel. Le problème, c’est que, très souvent, ils ne savent pas l’utiliser», ajoute-t-il à voix basse. En douze ans de carrière, il n’a jamais eu affaire à un «vrai» survivaliste, à l’ancienne, paranoïaque, surarmé et terré dans son bunker, avec des penchants pour la droite radicale. «Il existe, chuchote-t-il. Mais vous ne le trouverez pas. Sa première règle, c’est de se cacher, de ne jamais révéler son identité.» Je paie ma tablette de chocolat militaire Stella et m’en vais, désabusée.

Thomas, survivaliste paranoïaque

Le même jour, je reçois un troisième appel anonyme. Un monsieur à la voix rauque a trouvé mon post-it rose fuchsia sur son paillasson. Il connaît l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu des survivalistes. Me voilà avec une adresse, un chalet quelque part entre Sion et Sierre. Celui qui se fait appeler Thomas m’attend avec une bouteille de fendant et un air suspicieux. Il a les yeux creusés, la barbe drue, les dents abîmées par le tabac et doit avoir la cinquantaine, peut-être plus.

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Chateau d'Oex, fin octobre 2019.Un groupe de tireurs a adopté ce patch pour contrer certains «preppers» ayant tendance à se sur-préparer. © Niels Ackermann / Lundi13

Thomas annonce la couleur sans tarder. «Vous, les journalistes, vous êtes les dernières personnes à qui ils parleront. C’est une question de survie. Il ne faut pas que tout le village sache, car le jour où il y aura une pénurie de pétrole et d’électricité et que plus personne n’aura à manger, les voisins iront piller leurs réserves de nourriture et de médicaments. C’est pour ça qu’ils gardent des armes chez eux. Ils sont très paranos. Laissez tomber.»

En voilà un qui ne me connaît pas.

La bouteille est bientôt vide, Thomas se fait plus bavard. «Ils sont très bien organisés. Ce sont des réseaux paramilitaires avec des gens bien introduits et riches – ça coûte cher, tout le matériel, les armes dernier cri. Il y en a qui ont même acheté des anciennes forteresses restées secrètes. Ils pensent que le jour où les réseaux vont s’effondrer, les gens vont s’entretuer pour nourrir leur famille. Et comme eux seront mieux préparés, ils pourront survivre.» Thomas marque une pause et me fixe longuement. «Je vous conseille de faire très attention. Certains ont une idéologie pas très éloignée du nazisme. Une femme comme vous, étrangère... Je ne sais pas d’où vous venez, mais ils n’aimeront pas ça. Vous avez un permis C? La dernière journaliste qui a enquêté sur eux a rapidement abandonné.» Il refuse de me dire de qui il s’agit et pourquoi elle a laissé tomber.

Cette nuit-là, je peine à trouver le sommeil. Quand je ne rêve pas que je mange du poulet en poudre dans un abri anti-atomique sans savoir si c’est le jour ou la nuit, j’imagine les foudres de Serge Michel quand je lui annoncerai que mon reportage tombe à l’eau.

Le téléphone vibre. Je ne pensais pas qu’un photographe qui passe autant de temps en Ukraine puisse avoir un accent genevois aussi prononcé. C’est Niels Ackermann, qui me tire d’un sommeil agité. Niels est le photographe que Serge et moi tentions d’atteindre pour accompagner ma recherche des survivalistes suisses. Le sujet le passionne, il a des pistes. Il a entendu parler d’une sorte d’armée parallèle à forte capacité de déploiement, qui s’entraîne au combat régulièrement. «Je vais vérifier s’ils existent vraiment. Mais pour l’instant, je suis pris. On déménage et ma femme doit accoucher d’un jour à l’autre.» Avant de retourner à son quotidien acrobatique, Niels a juste le temps de me dire que cette «armée» est une rumeur et me confirmer que le numéro d’un fameux officier que j’essaie de joindre depuis une semaine est le bon.