Dessin: Vincent Roché pour Heidi.news

Vingt-sept passeports pour six Drahi

Où l’on retrace le parcours économique fulgurant de Patrick Drahi, parallèle à la trajectoire mondiale de «Citizen Drahi». Car plus il s’enrichit et plus le milliardaire acquiert de nationalités, pour lui et sa famille, jusqu’aux îles des Caraïbes, avec pour certaines des arrières-pensées fiscales.

Publié le 08 novembre 2022 17:54. Modifié le 09 novembre 2022 17:08.

Patrick Drahi porte un costume cintré et une cravate bleu marine, il sourit sur l’estrade de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Mercredi 18 mars 2015, le milliardaire reçoit le prix Scopus qui récompense «des personnalités ayant marqué la société de leur empreinte». Bernard-Henri Lévy, le philosophe et homme d’affaires, est venu de Paris lui rendre un vibrant hommage:

«Français d’âme et de cœur et ressortissant suisse, citoyen israélien né à Casablanca, Citizen Drahi régnant sur ce territoire sans limite ni frontière que nous assignent les technologies dont vous êtes l’industriel, vous êtes aussi l’un de ces “Gidiens” que l’idéologie française réprouve depuis un siècle mais dont nous avons cruellement besoin en ces temps de lourdeur indigène et d’étouffement chauvin – vous êtes l’un de ces citoyens du monde impossibles à assigner à une “souche”, à enfermer dans une appartenance, à épuiser dans l’un de ces trois “n”, le natal, le national, le naturel.»

«Plus de limites»

Ce titre, «citoyen du monde», Patrick Drahi aime le revendiquer. Être partout, sur tous les continents, n’est-ce pas la marque de la réussite? En mai 2017, Citizen Drahi est à New York; filmé, il parle aux milliers d'employés de son groupe, Altice. «Bonjour à Saint-Domingue, bonjour à Paris, bonjour à Lisbonne et bonsoir à Tel-Aviv. Je suis ravi d’être parmi vous et très ému, c’est quelque chose de fantastique de voir cette marque que j’ai inventée, ce long voyage, celui de ma vie». Patrick Drahi s’enflamme: «En 2009, nous sommes partis vers Israël, puis au Portugal, le pays des navigateurs, ceux qui ont découvert la République Dominicaine, puis le nouveau monde, l’Amérique, en 2014 et 2015. Voyez, nous marchons dans leurs pas. Ensemble, nous n’avons plus de limites.»

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Patrick Drahi le dit, cet empire sans frontières, il le transmettra à ses quatre enfants, deux garçons jumeaux et deux filles, qui sont déjà des Citizens Drahi Juniors. Les documents que Heidi.news a pu consulter racontent en effet l’acquisition de multiples nationalités pour chaque membre de la famille, acquises au gré des investissements du patriarche. De France à Israël, du Portugal à Saint-Kitts-et-Nevis, elles dessinent une vie hors norme, un «long voyage» savamment calculé pour construire une succession «sans limites»… c’est-à-dire libérée d’un maximum d’impôts.

Toujours derrière sa caméra à New York, Patrick Drahi revient sur son histoire: «Mes grands-parents me l’ont souvent répété, si tu veux savoir où tu vas, pense à ton point de départ. D’où venons-nous? Eh bien notre famille Altice a pris naissance au Maroc. Je suis né là-bas, dans une famille pleine de professeurs de mathématiques.»

Z comme silence

Comme le raconte la revue XXI en octobre 2017, ses parents, Marcel et Lucette, pieds noirs d’Algérie, enseignent à l’Alliance de Casablanca. Patrick Drahi est un élève brillant, qui a une idée très précise de son avenir. Son rêve est d’être libre, de monter sa boîte et que «les revenus des intérêts du capital soient supérieurs au salaire de Jacques Calvet», dirigeant de 1984 à 1997 du groupe PSA Peugeot Citroën.

La famille Drahi quitte le Maroc à la fin des années 1970. L’arabisation des écoles les empêchent d’exercer. Ils posent leurs valises à Montpellier. Le petit Patrick n’est pas très populaire à l’école. «J’avais de très bons résultats malgré les petits problèmes que j’avais avec mes camarades. A cette époque, j’ai compris ce que disait Einstein: si A représente la réussite, X le travail et Y l’amusement, alors A= X+Y+Z. Je vous pose la question, que représente Z là-dedans? Le silence. Le plus important, c’est d’écouter, de travailler, et de ne surtout pas trop parler». Il fait Maths Sup et Spé puis Polytechnique. En sortant, il choisit le privé: il passe deux ans aux Pays-Bas au département marketing de Phillips. Il ne s’y plait pas, démissionne et rassure sa femme, rencontrée dans une soirée étudiante: «Je vais créer mon entreprise, tu verras.»

Le modèle? Dark Vador

De New York, il poursuit son récit. Raconte le lancement de son premier réseau câblé, avec un prêt étudiant de 50’000 francs français (7600 euros). «Je n’avais pas peur, puisque je n’avais rien à perdre». Il rachète ensuite un opérateur après l’autre avant de les revendre en 1999 à UPC (aujourd’hui Sunrise), filiale de Liberty Global  de son modèle, John Malone, le roi du câble américain. «Cable cow boy» est la caricature du capitaliste insatiable, surnommé aussi «Dark Vador» par ceux qui ont eu affaire à lui.

Dans le deal, le polytechnicien récupère des actions et représentera UPC avec résidence à Genève dès 1999. Après quelques mois, Patrick Drahi, trop pressé pour s’attarder au service d’un plus gros que lui, retente une échappée solitaire. Il vend ses actions UPC et rachète deux opérateurs dans la banlieue de Strasbourg et en Belgique, qu’il réunit sous le nom de sa société, Altice. Il est à l’époque le 24e opérateur de câble en France, détaille l’article «Les rois des tuyaux: enquête sur Patrick Drahi et Xavier Niel» de la revue XXI d’octobre 2017. Qui poursuit: «Sa stratégie, c’est d’avaler le 23e, puis le 22e, et ainsi de suite jusqu’à n’avoir plus rien à se mettre sous la dent. En 2007, Patrick Drahi a gagné son pari: Altice possède plus de 99% du réseau câblé français.»

Cette année-là, il a 44 ans, il est marocain, français et résident en Suisse où il bénéficie d’un forfait fiscal dans le canton de Vaud (voir épisode 1). Mais le marché hexagonal est trop petit quand on est un citoyen du monde. Lors de la remise du prix Scopus, il évoque son coup de foudre pour Israël. «En 2008-2009, c’était la crise, et je voulais investir aux États-Unis. Je vais à New York. Mais je me dis, c’est trop grand pour moi. Et on m’appelle pour me dire qu’il y a un truc à faire en Israël. J’arrive et je vais à la tour Millenium à Tel-Aviv, puis je vois des tours partout. Ça ressemble à New York. Je descends dans la rue et c’est le bazar. C’est le souk, cela me rappelle Casablanca. Bref, je me retrouve dans un mélange de New York et de Casa. Je suis comme à la maison.»

Pari gagné, le voilà le plus riche Israélien

Israël devient le laboratoire de la méthode Drahi. Première étape: racheter à crédit un opérateur local, de préférence en difficulté, voire proche du dépôt de bilan. Patrick Drahi grandit grâce au rachat par LBO (leveraged buy-out, ou rachat avec effet de levier). Le concept est simple: les banques vous prêtent des sommes faramineuses – plusieurs milliards – sur la promesse de redresser une entreprise en réduisant les coûts de fonctionnement et en allant chercher de nouveaux marchés. En mai 2009, l’homme d’affaires investit dans Hot, puis dans Mirs, un opérateur mobile.

Deuxième étape: rationaliser les coûts sans trop d’états d’âmes, c’est-à-dire placer ses équipes, optimiser, externaliser à des sous-traitants, moderniser. Troisième étape: créer des synergies et mutualiser les contenus en rachetant des médias. Une fois que la boîte est remise à flot, vous ponctionnez une partie des bénéfices pour rembourser votre dette. Et si l’opération réussit, vous avez toutes les chances de revendre l’entreprise avec une plus-value. En 2015, nouveau pari gagné: Patrick Drahi est l’homme le plus riche d’Israël. Sa femme et lui ont entretemps obtenu la nationalité de l’état hébreu, une manière de se sentir à la maison dans leur appartement de la tour Rothschild qui surplombe Tel-Aviv. Le pays a aussi l’avantage qu’il n’y paie pas d’impôts, «en application du droit interne qui exonère les nouveaux arrivants (loi du retour) pendant 10 ans», comme le détaille un document de son bras droit, Thierry S. Les quatre enfants, nés en France, obtiennent, eux aussi, la nationalité israélienne.

L’aventure portugaise

Après Israël, Citizen Drahi refait un tour de piste très médiatisé en France en rachetant SFR et des médias (Libération en 2014, l’Express puis RMC et BFM) tout en mettant le cap sur le Portugal. «J’ai demandé à mes équipes de regarder ce qu’il y avait de moins cher en Europe et qui pouvait être racheté, il y avait le câble au Portugal», dit-il à la journaliste du Figaro Elsa Bembaron, auteure de la biographie non autorisée L’ogre des Networks. L’opération de rachat de Portugal Télécom en 2014 s’élève à 7,4 milliards d’euros mais les taux d’intérêt du pays sont très bas, et l’homme d’affaires recourt une nouvelle fois à la technique du LBO. Rapidement, le nouveau patron provoque des remous en affirmant sa volonté de «verser le strict minimum» aux salariés.

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