Dessin: Vincent Roché pour Heidi.news

Les tableaux de Drahi sont magiques: ils sont à la fois offshore aux Caraïbes et sur ses murs en Suisse

Le milliardaire franco-israélien installé en Suisse ne se contente pas d'acheter des tableaux de maîtres pour plus de 700 millions d'euros, souvent dans sa propre maison d'enchères, Sotheby's. Il les fait voyager du Luxembourg vers des juridictions offshore ou vers les Ports Francs de Genève, les transfère d'une société à l'autre avant de les accrocher chez lui, à Zermatt ou Cologny. Pourquoi faire travailler autant de fiscalistes sur cette collection? C'est ce que va éclairer la suite de notre enquête: deux épisodes seront consacrés à l'amour des toiles et des économies, dont voici le premier.

Publié le 09 novembre 2022 16:46. Modifié le 12 novembre 2022 08:11.

Surenchères, lobbying, coups bas. En 2014, Patrick Drahi bataille pour racheter l’opérateur télécom SFR. Face à lui, le milliardaire Martin Bouygues, patron emblématique du CAC40, la Bourse de Paris, actif dans le BTP, les médias et les télécoms. Les offres s’envolent au-dessus des 10 milliards, les négociations sont tendues. En plein deal – qu’il va finir par remporter –, l’homme d’affaires entraîne son banquier-conseil Bernard Mourad dans une visite de deux heures du Musée d’Orsay. Par pur plaisir. Juste pour déstresser. «C'est un collectionneur d'art très secret, très élitiste. Il a une approche académique, avec la construction d'une collection sans faute, mais il est aussi capable d'achats très impulsifs, dit de lui le patron  d’ArtPrice, Thierry Ehrmann. Il a une très bonne connaissance de l'art, a acheté des Chagall assez spectaculaires, aime l'art cinétique, notamment Vasarely.»

Quand on aime les tableaux, autant acheter la maison qui les vend

L’ambition de Patrick Drahi semble être de tapisser ses propriétés de toiles de grands maîtres. Sur un document annoté à la main que Heidi.news a pu consulter et issu d’une fuite informatique, il en détermine l’accrochage dans ses chalets dans la station chic de Zermatt, en Valais, et ses propriétés de Cologny, la «colline des milliardaires» à côté de Genève. A Zermatt, La tasse de thé 5 de Jean Dubuffet, acheté en juin 2015 pour 1,1 million de dollars, doit orner le mur situé «après les marches dans la salle à manger». Un autre Dubuffet, Les versatiles, acheté 6,5 millions de dollars, trouvera sa place près des canapés. Dans le chalet n° 7 avec vue sur le Cervin, vraisemblablement celui où Patrick Drahi passe du temps en famille, Crépuscule ou la maison rouge de Marc Chagall (5 millions) sera parfait dans la salle de télévision du 7e étage, Vue de Paris ou le petit commerce, toujours de Dubuffet (2,1 millions), dans la pièce télé des enfants «à la place du puzzle», et Le corsage rouge de Fernand Léger (17 millions) dans la chambre à coucher.

Pour son bureau et les pièces à vivre, Patrick Drahi fait le choix d’œuvres plus modernes. Deux Richter, un Abstraktes Bild jaune et l’autre rouge (2,9 et 3,9 millions) feront un bel effet au mur «près de la bibliothèque avant la vitre». Le Richter le plus précieux, Gestell, une œuvre imposante de 2m sur 2,60, payée 13,2 millions, semble parfaite dans la salle à manger «au-dessus du fauteuil rouge». Si ces tableaux sont livrés en décembre, «l’accès [sera-t-il compliqué par] la neige»? s’inquiète Patrick Drahi, qui, dans ses annotations, rappelle aussi qu’il faudra vérifier le système d’accrochage ainsi que la sécurité.

Or, quand on aime tant les tableaux et que l’on est le 11e homme le plus riche de France et le 18e plus riche de Suisse, il est tentant de s’offrir l’établissement qui les vend. En juin 2019, Patrick Drahi achète pour 3,7 milliards de dollars la grande maison d’enchères, Sotheby’s – qui dispute la première place mondiale à Christie’s, appartenant au milliardaire français François Pinault, un des plus importants collectionneurs vivants avec 20’000 pièces. «Je réalise cet investissement pour ma famille, via ma holding personnelle, dans une perspective de très long terme», déclare  dans un communiqué le roi du câble, qui se présente comme un «passionné par cette industrie».

«Attention aux bibelots»

Les œuvres ornant les murs des demeures de Cologny, mises au nom de ses enfants mais gérées par son family office, sont plutôt celles achetées après l’acquisition de Sotheby’s en 2019. The family of man, de Barbara Hepworth (4,8 millions) ira dans le «living ou la terrasse du bas» avec une madonne de Giovanni Battista Tiepolo (près de 17 millions de dollars) ainsi que la pièce maîtresse de la collection Drahi, l’œuvre la plus chère vendue en 2019 par Sotheby’s, le Triptyque inspiré de l'Orestie d'Eschyle de Francis Bacon, d’une valeur de 84,5 millions de dollars, qui sera brièvement prêté pour une exposition à Londres début 2022.  Leave me in the dark (6 millions), du peintre chinois Liu Ye connu pour ses images colorées et stylisées, est destiné à la salle à manger des invités «sur le mur à gauche, voir si centrer par rapport au mur ou à la table». Quant à la maison voisine, elle abritera vingt-trois œuvres – une collection contemporaine digne des plus grands musées. Six Magritte, trois Chagall, trois Dubuffet, un Miro, le Dammernde Stadt, œuvre iconique d’Egon Schiele, possédé par une victime de l’holocauste jusque dans les années 1930 puis longtemps disparu, La femme au costume turque dans un fauteuil de Picasso (27 millions) et un Modigliani acheté plus de 70 millions.

A l’époque où Patrick Drahi échafaude ses plans d’accrochage – dont un Kandinsky au-dessus d’une cheminée («attention aux bibelots!») – sa collection n’est pas exposée au public, dans un musée ou une fondation, comme l’ont fait des milliardaires tels que Bernard Arnault au bois de Boulogne ou François Pinault en Italie et à Paris, dans l’ancienne Bourse du commerce. D’ailleurs, certaines pièces ne sont pas accrochées du tout. S’il veut les voir, Patrick Drahi doit se rendre dans les entrepôts sans âme des Ports Francs de Genève, route du Grand-Lancy, où il loue deux pièces protégées, une de 23 m2 et une autre de 18 m2. Même si les Port Francs offrent le luxe de la discrétion, d’une sécurité parfaite et l’avantage de ne pas payer de droits de douanes tant que l’œuvre y est entreposée, cela reste un peu triste comme espace d’exposition quand on a déboursé plus de 750 millions en chefs-d'œuvres.

Le Picasso des montages financiers

Chagall, Monnet, Modigliani, Bacon, il ne manque pas grand-chose à cette collection hors du commun, même pas Picasso. D’ailleurs, Patrick Drahi lui-même pourrait bien être le Picasso des montages financiers. Sa période bleue mélancolique? Ces toiles assoupies dans un port franc. La rose? Des voyages… dans les paradis fiscaux. Car il ne lui suffit pas d’acheter les plus belles pièces du marché et de déterminer leur emplacement chez lui, il lui faut encore les inscrire dans un tourbillon de sociétés et de juridictions.

De fait, Patrick Drahi a acheté sa collection via sa holding du Luxembourg, nommée Before. Le roi du câble, qui a l’art de la formule autant que du business, substituera en 2021 Before par Forever, domiciliée à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, un archipel des Caraïbes à la beauté envoûtante, en particulier fiscalement. Parce que l’art, c’est un investissement «forever», pour toujours, la nouvelle société est enregistrée au nom de l’un des quatre enfants Drahi, appelons-le Barthélémy*, qui vit à Hong Kong où il est à 27 ans le directeur du bureau Asie de la maison d’enchères de son père, Sotheby’s.

L’épineuse question de la TVA

Pourquoi ces montages, dont on verra qu’ils ne sont pas si simples et requièrent un gros travail des fiscalistes de Patrick Drahi au Luxembourg et en Suisse, quand il serait si simple de faire livrer directement ses toiles depuis la salle d’enchères jusqu’à son salon?

C’est qu’en fiscalité, souvent, plus c’est complexe, flou, inventif, moins c’est cher. De fait, le document annoté au stylo bleu sur les indications d’accrochage des œuvres ne fait pas que révéler l’incroyable collection de Patrick Drahi: il semble démontrer une tentative de contournement de la TVA, 7,7% en Suisse sur la valeur marchande des tableaux.

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