Keystone / Salvatore Di Nolfi

Complotistes, saison 2: que sont-ils devenus?

Ce fut un déluge de reproches, de critiques et de menaces:

  • Vous claquez la porte au débat nécessaire face aux mesures sanitaires! se sont écriés les corona-sceptiques.
  • Vous pratiquez la délation et tirez au canon sur un groupe de marginaux inoffensifs! ont glapi quelques vieilles barbes du métier.

  • Vous trahissez tous les codes déontologiques de votre profession! ont vitupéré celles et ceux qui étaient visé·es par nos révélations.

  • Vous avez fait exprès de prendre un journaliste d’origine étrangère pour que si on vous critique, vous puissiez nous accuser de racisme, a cru deviner une lectrice de la région Riviera-Chablais.

  • La rédaction de Heidi finira comme celle de Charlie! a écrit une andouille sur les réseaux sociaux avant d’être contraint de retirer son post.

C’était il y a un an, presque jour pour jour. Heidi.news démarrait la publication de l’enquête de Sami Zaïbi, qui avait passé pour nous deux mois au sein d’un groupe de complotistes. Complotistes? Ils détestent cette appellation, la considérant comme une insulte. Comme ils répètent aussi que la pandémie a été planifiée dans le salon de tel milliardaire ou dans la réunion secrète de telle organisation, nous en resterons à ce mot, appliquant seulement la définition du dictionnaire: «Une personne complotiste est un partisan d'une ou plusieurs théories du complot.»

Plaintes en rafale

Mais avançons, car le plus intéressant, c’est ce qui s’est passé après. Pas tellement pour Heidi.news: nous avons seulement fait l’objet d’insultes et de menaces de mort, d’une plainte pénale pour atteinte à l’honneur de Mme Chloé Frammery et de deux plaintes au conseil suisse de la presse, de la même Chloé Frammery ainsi que de l’UDC valaisan Jean-Luc Addor. La prise de position du Conseil de la Presse est attendue d’ici quelques semaines. Non, le plus intéressant c’est ce qu’il s’est passé en Suisse et dans le monde entre l’automne 2020 et aujourd’hui. Voici un résumé, en quelques repères:

  • Mobilisation massive de théories complotistes et du mouvement QAnon par la campagne de Donald Trump à l’approche de l’élection du 3 novembre, qu’il a perdue

  • Dès le 11 novembre, le pseudo-documentaire français Hold-Up se diffuse sur les réseaux sociaux. Parmi les «experts» qu’il fait parler, il y a Astrid Stuckelberger. Thèse principale: le virus SARS-CoV-2 a été fabriqué par l’homme et le WEF se sert du Covid-19, dans le cadre du plan «Great Reset», pour soumettre l'humanité.

  • 6 janvier 2021: assaut mené contre le Capitole. Parmi les partisans de Trump, beaucoup s’affichent QAnon.

  • En avril 2021, enlèvement de la petite Mia, 8 ans, dans les Vosges, par une nébuleuse complotiste organisée par un gourou français exilé en Malaisie. La mère et la fille seront retrouvées dans un squat à Sainte-Croix, en Suisse. Le groupe affiche les mêmes convictions que les complotistes décrits par Heidi.news et la même proximité avec l’humoriste controversé Dieudonné.

  • En Suisse, des manifestations dites «anti-corona» ont lieu depuis l’été 2020, rassemblant à chaque fois plusieurs milliers de personnes dans des villes comme Lucerne, Zurich, Coire, Delémont ou Genève.

  • En France, des manifestations contre le passe sanitaire ont lieu chaque samedi dès la mi-juillet 2021. Elles rassembleront jusqu’à 230’000 personnes.

  • En Suisse, les Amis de la Constitution, qui ont compté au sein de leur comité plusieurs personnages croisés lors notre enquête, évoluent en direction d’un mouvement politique capable de lancer des référendums, et peut-être de les gagner.

Sans compter les individus! Ces douze derniers mois ont été ceux de la starification des personnalités complotistes. Quand, en février 2021, Chloé Frammery se fait convoquer par son employeur et que cela sent le roussi, elle se fait accompagner par ses fans, suffisamment nombreux pour que le rendez-vous soit ajourné. Astrid Stuckelberger, elle, prise dans un cercle vicieux, se radicalise au fur et à mesure qu’elle est écartée des institutions scientifiques dont elle se réclame. D'autres, vous le verrez, sont encore plus sulfureux.

Un mea culpa de Heidi.news?

Notre enquête a-t-elle participé à cette starification? Certains nous le reprochent. Ce serait donner une trop grande importance à Heidi.news. Nous avons eu l’intuition que ce mouvement allait prendre de l’importance et l’avons saisi en sa prime jeunesse. De fait, l’essor complotiste dépasse largement nos frontières et a pris une ampleur considérable depuis l’été 2020 et le séjour de Sami Zaïbi parmi eux.

Semées sur les réseaux sociaux, les idées complotistes ont infusé. La paranoïa sur les vaccins à ARN messager est largement installée dans la population. Avec des conséquences désastreuses: la difficulté de mettre un terme à cette pandémie et par conséquent des milliers de morts que l’on aurait pu éviter, mais aussi des milliards dépensés en communication pour convaincre de faire le bon choix, des violences devant le Palais fédéral à Berne cette semaine qui éveillent des souvenirs du Capitole, des images dont on ne pensait pas qu’elles étaient possibles dans nos vieilles démocraties....

Ne pas tomber dans le piège

Et ce n’est pas fini, le plus dangereux est à venir. Le mouvement évolue, se divise en plusieurs courants, classés selon leur degré de déviance. Les Amis de la Constitution, par exemple, ont exclu de leurs rangs certains personnages sulfureux, afin de d’être mieux acceptés par le plus grand nombre.

Cette redistribution des cartes impose de repenser la définition que l’on donne au terme «complotiste». Alors que certaines personnes sur lesquelles nous avons enquêté en 2020 sont à classer dans la catégorie des hurluberlus, que d’autres ont sur le passe sanitaire des questions légitimes, d’autres encore s’avèrent être des malfaisants devenus influenceurs de premier ordre.

Cette nouvelle Exploration, dont le premier épisode est publié ce matin, est donc nécessaire. Nous allons évidemment prendre garde à ne pas tomber dans le piège des complotistes. Ils veulent faire croire qu’en les pointant du doigt, on pointe tous ceux qui ont une opinion divergente ou un esprit critique. Bonne lecture!