Illustration: Séverine Assous pour Heidi.news
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Vous allez voter, en Suisse, sur le dispositif qui emballe tout le monde de l'audiovisuel en France?

Publié le 23 avril 2022 05:58. Modifié le 24 avril 2022 11:34.

Je vous écris d’une capitale en pleine ébullition. Un peu pour le second tour de la présidentielle demain, même si le résultat semble couru d’avance (Emmanuel Macron a presque 15 points d’avances dans les sondages) mais aussi parce que le milieu dans lequel j’évolue depuis 25 ans, celui du journalisme, de l’édition et du cinéma, vit désormais au rythme trépidant des séries, et que tout le monde s’emballe.

J’avoue avoir souri quand le rédacteur en chef de Heidi.news, qui m’a demandé cette enquête il y a six mois, m’a dit que vous, citoyens et citoyennes suisses, alliez voter sur une «loi Netflix» le 15 mai. Voter?

Entre 250 et 300 millions d’euros par an

En France, cela ne fait pas un pli. Depuis le début de cette année, les plateformes comme Netflix, Amazon, Apple TV ou Disney+ doivent consacrer 20% de leur chiffre d’affaires français à des séries, films et programmes français ou européens. Cela n’a pas été soumis à référendum (!) c’est tout simplement un décret du premier ministre en application d’une directive européenne de 2018. Les plateformes ont dû signer un accord, valable trois ans. Cela devrait injecter entre 250 et 300 millions d’euros par an dans l’industrie audiovisuelle. Netflix, malgré son récent recul de 200’000 abonnés dans le monde, sera le plus gros contributeur du dispositif.

Vous pensez bien que cette manne financière change tout, y compris pour un journaliste indépendant comme moi. C’est donc le sujet de mon Exploration en sept épisodes qui démarre ce matin, coproduite par Heidi.news et la revue française XXI.

Je suis né en 1975, à une époque où la France ne comptait que trois chaînes de télévision. Je suis devenu journaliste et romancier. Après avoir appris le malgache et le swahili, j’ai travaillé pour des médias comme Géo, Le Monde, Les Échos ou encore Air France Magazine. En particulier en Afrique. Entre 2012 et 2014, j’ai vécu à Arusha, en Tanzanie, pour écrire un livre sur des chasseurs de babouins, les Hadza (Black Museum, Flammarion, 2015).

Un appétit nouveau pour les histoires du réel

De retour en France, je me suis lancé dans des reportages au long cours sur la police et le trafic de stupéfiants. J’ai exploré ces univers au moyen d’immersions sur plusieurs mois. Ces expériences «en plongée» m’ont parfois conduit à modifier mon identité et mon apparence physique, comme ce fut le cas lors d’une infiltration dans le milieu des indicateurs de la police judiciaire. Ces enquêtes ont ensuite donné lieu à des livres de narrative non-fiction, comme on dit, un registre qui emprunte les codes narratifs du roman pour scénariser des investigations réelles.

En 2018, quand est paru mon premier ouvrage sous cette forme (Surdose, aux éditions de la Goutte d’Or), j’ai découvert que l’industrie audiovisuelle s’apprêtait à bouleverser tout un pan du journalisme d’investigation. Les sociétés de production manifestaient en effet un appétit nouveau pour les histoires du réel. Pourtant, quelques années plus tôt, le quotidien des fumeurs de crack ou le phénomène des overdoses dans le milieu gay étaient jugés bien trop trash pour le grand public. Pas assez fédérateur. À peine une décennie plus tard, les acteurs du marché audiovisuel s’arrachent ces récits. Plus l’univers est transgressif et confidentiel, plus il suscite de gourmandise… Une manne inespérée pour les journalistes de presse écrite, le plus souvent occupés à tirer le diable par la queue!

La règle d’or de la confidentialité

Alors que les projets d’adaptation de mes derniers livres suivaient un parcours hasardeux, j’ai tenté de comprendre les principes qui sous-tendaient cette course aux histoires vraies. Auteurs, agents, éditeurs, producteurs, scénaristes, diffuseurs… au fil de mon enquête, j’ai approché les principaux personnages de cette course aux histoires. Certains se sont dérobés. D’autres ont requis l’anonymat. Beaucoup ont exigé de relire leurs citations. La confidentialité, dans cet univers constellé de projets, est une règle d’or.

Après quelques réflexions, j’ai moi-même fini par m’y soumettre – comme vous le constaterez – avec mes propres enquêtes, qui pourraient en fin arriver à l’écran. Pour ce qui est de cette Exploration, je l’ai écrite en reprenant les codes de la série et des feuilletons journalistiques que vous propose Heidi.news depuis trois ans. À vous de nous dire, au dernier épisode, si vous êtes entrés dans l’histoire… A vous aussi de réfléchir à ce que vous allez voter le 15 mai.

Dispositif suisse modeste

Le dispositif suisse (4% du chiffre d’affaires des plateformes) est bien plus modeste que partout ailleurs en Europe. Il est combattu par les jeunes de trois partis de droite (UDC, PLR et Vert’Libéraux) au nom de la «liberté économique» des plateformes, lesquelles sont tellement libres qu’elles encaissent vos abonnements sans payer d’impôts et financent des productions étrangères avec l’argent récolté en Suisse… Pour ma part, je me réjouis de voir arriver des séries suisses sur Netflix. Car de bonnes histoires, vous en avez aussi!