Illustration: Séverine Assous pour Heidi.news

Le jour où mon éditeur a signé un «first look» avec un producteur

Avant 2018, aucun de mes livres – pour l’essentiel des romans et des récits de voyage – n’avait fait l’objet d’un projet d’adaptation. Leurs sujets étaient, il est vrai, assez peu vendeurs. Puis j'ai découvert un monde inconnu, où l’on parle de «pitch» (résumé d’une œuvre en quelques phrases), de «bible» (la «table des lois» d’une série), de «kick off» (réunion de lancement d’un projet) ou encore de «showrunner» (chef d’orchestre d’une série).

Publié le 23 avril 2022 05:55. Modifié le 17 mai 2022 13:15.

1. LANDES – MAISON FAMILIALE – INT./JOUR

Printemps 2021. Je viens de finir l’écriture d’un livre retraçant le parcours d’une fausse victime des attentats du 13 novembre à Paris. L’ouvrage est en cours d’impression. La Goutte d’Or, ma maison d’édition, doit m’en faire parvenir un exemplaire. Chaque après-midi, je guette la postière. Les jours passent. Rien. Je reçois enfin un appel de mon éditeur, Geoffrey Le Guilcher.

L’ÉDITEUR (sur le ton de la plaisanterie)

  • Wesh, gros, ça va ?

Je vais avoir 47 ans. Geoffrey en affiche dix de moins. Tant qu’il me parle le langage de la rue – même si c’est avec ironie –, j’ai la faiblesse de me sentir jeune.

L’ÉDITEUR

  • Le livre n’est même pas imprimé et sur le seul résumé, on reçoit déjà des propositions d’adaptations… Trois boîtes de prod sont sorties du bois. Et ce n’est sûrement qu’un début…

Je raccroche le cœur léger. L’une des pires punitions pour un auteur est de voir son travail paraître dans l’indifférence générale. C’est aussi de bon augure sur le plan financier: la somme évoquée par ces sociétés pour prendre une option, c’est-à-dire réserver temporairement des droits audiovisuels – plus de vingt mille euros à partager à égalité avec l’éditeur – représente le double de l’à-valoir (l’avance sur les ventes) que j’avais obtenu pour mon dernier livre, dont les ventes n’ont d’ailleurs jamais atteint ce montant.

2. LANDES – FLASHBACK – INT./JOUR

Avant 2018, aucun de mes livres – pour l’essentiel des romans et des récits de voyage – n’avait fait l’objet d’un projet d’adaptation. Leurs sujets étaient, il est vrai, assez peu vendeurs: une immersion parmi des chasseurs de babouins en Tanzanie, une histoire d’amour déçu sur fond de pandémie ou encore le récit de jeunes en perdition sur les hauts plateaux malgaches. Il y a trois ans, je me suis essayé à la «narrative non-fiction», genre d’inspiration anglo-saxone naviguant entre reportage et roman.

Ce procédé m’a permis de mener une enquête sur les overdoses à Paris tout en racontant mon immersion au sein de la brigade des stups. Séduit par la souplesse de cette narration, je m’en suis à nouveau servi pour relater une infiltration dans l’univers des indics de la police judiciaire. Ces deux «récits du réel» ont attiré l’attention de plusieurs sociétés de production. Celles-ci proposent le plus souvent à l’éditeur de préempter les droits audiovisuels sur une période donnée, le temps d’envisager un projet d’adaptation.

Elles tentent ensuite de vendre ce même projet à un diffuseur, une chaîne de télévision ou une plateforme de streaming, qui financera son développement, c’est-à-dire la finalisation du scénario, le tournage, le montage, etc. Pour mon dernier livre, les offres étant nombreuses, j’ai réussi à m’imposer comme coscénariste dans les projets retenus, espérant apprendre le métier sur le tard. J’ai alors découvert un monde inconnu, où l’on parle de «pitch» (résumé d’une œuvre en quelques phrases), de «bible» (la «table des lois» d’une série), de «kick off» (réunion de lancement d’un projet) ou encore de «showrunner» (chef d’orchestre d’une série).

Mon rôle portait lui-même un titre caressant: j’étais un «talent», terme désignant aussi bien les acteurs et les scénaristes que les réalisateurs. Tout talent qui se respecte doit avoir un «agent». En tant que journaliste d’investigation, cet attribut m’avait toujours paru exotique et vaguement prétentieux. Mais voilà, désormais, j’avais moi aussi un «agent». Le simple fait de l’énoncer me procurait une burlesque impression de grandeur.

3. LANDES – MAISON FAMILIALE – EXT./JOUR

Fin avril, alors que j’attends toujours un exemplaire de mon livre, les éditions de La Goutte d’Or m’appellent à nouveau.

L’ÉDITEUR (la voix inhabituellement sérieuse)

  • Ne fais surtout pas tourner le PDF de ton livre aux boîtes de prod. On vient de signer un «first look» avec l’une d’elles.

«First look»? Un accord exclusif. Désormais, avant toute parution, la Goutte d’Or ne dévoilera le contenu de ses livres qu’à une seule société audiovisuelle, Studio Fact, jeune groupe qui produit exclusivement des fictions issues d’histoires vraies et des documentaires. Prévoyant une levée de fonds de 35 millions d’euros pour s’imposer sur le marché, cette nouvelle structure espère réaliser dans cinq ans un chiffre d’affaires d’une cinquantaine de millions d’euros, soit environ un cinquième de celui de Mediawan en 2020, premier producteur audiovisuel français. Le droit de «first look» offre une longueur d’avance à celui qui y souscrit, lui permettant d’être le premier à poser une «option» sur le livre, c’est-à-dire une période définie contractuellement – le plus souvent un ou deux ans – pour développer un projet d’adaptation.

L’ÉDITEUR

  • Je compte sur toi. Ne montre le texte à personne, même pas à ta femme…

L’aspect confidentiel – presque conspiratif – de cette affaire me plaît. Il semble grandir le destin audiovisuel de mon livre. Je n’en transmets pas moins le PDF à ma femme.