Illustration Séverine Assous pour Heidi.news

La vie Brut, ou l'anti-Netflix

Petit détour par les bureaux d'un autre média qui s'est spécialisé dans les services de vidéo à la demande. Mais dont la ligne éditoriale semble être aux antipodes de celles des géants du streaming, notamment Netflix.

Publié le 27 mai 2022 08:00. Modifié le 30 mai 2022 14:35.

1. PARIS – QUARTIER MONTPARNASSE – EXT./JOUR

Par une froide journée parisienne, je rallie la dalle de la tour Montparnasse. Derrière les vitres sombres qui s’alignent au-dessus du centre commercial m’attend une équipe de Brut, média en ligne fondé en 2016 par des anciens de Canal+, parmi lesquels Renaud Le Van Kim et Laurent Lucas. Le nom de la société – trouvé par Mathias Hillion, directeur des documentaires – revendique l’absence de ligne éditoriale. Ses courtes vidéos ont la prétention de se rapprocher de la «réalité brute».

Populaire dès sa création, Brut s’est imposé comme le premier média social en Europe. Les productions de cette entreprise valorisée autour de 300 millions d’euros sont aujourd’hui visionnées par près de 350 millions de personnes des Etats-Unis à l’Inde, en passant par la Côte d’Ivoire. Au printemps dernier, Brut a lancé son propre service de vidéo à la demande par abonnement, baptisé BrutX. La plupart des documentaires sont produits par son propre studio – des créations originales –, à la différence des fictions, qui sont toutes le fruit d’acquisitions. Touchant un public jeune – essentiellement entre 15 et 34 ans –, cette plateforme ambitionne, tant par le choix de ses sujets que par leur traitement, de reléguer Netflix à un média «mainstream», une sorte de «TF1 de la vidéo à la demande».

Après le refus que Netflix a opposé à notre documentaire sur la fausse victime du Bataclan, Studio Fact l’a soumis à BrutX, qui s’est montré enthousiaste. «Ils sont très, très chauds, m’a averti le jeune producteur en charge du projet. Et ils sont visiblement prêts à y mettre les moyens…» L’affaire me paraissait d’autant mieux engagée que Brut venait de lever près de 63 millions d’euros auprès de ses actionnaires et d’autres investisseurs, comme Orange et James Murdoch.

D’après Studio Fact, la rédaction de Brut envisageait d’intégrer l’histoire de mon livre dans une série sur les mythomanes proposée par CAPA Stories. Quelques jours plus tard, j’apprenais que le média social avait décidé de réduire ses commandes externes de documentaires, privilégiant les «productions maison». Notre projet en avait fait les frais. Pour se prémunir contre les déceptions à venir dans l’univers fluctuant des plateformes, je me suis promis de prendre les bonnes nouvelles avec davantage de distances. Winston Churchill affirmait que le succès consistait à voler d’un échec à l’autre avec enthousiasme.

2. PARIS – BUREAUX DE BRUTX – INT./JOUR

A l’étage, sous la dalle de la tour Montparnasse, je découvre les bureaux de Brut, vaste open space au mobilier épuré. Quelques cubes géants font par endroits office de parois, donnant à l’ensemble un air d’espace de jeux. Devant le comptoir d’accueil, je reconnais Charles Villa, l’un des reporters vedettes du média social. Avec sa silhouette émaciée et sa casquette de baseball, il ressemble à un adolescent égaré dans un monde d’adultes. Ancien fan de jeux vidéo converti au reportage, Charles Villa, la petite trentaine, sait pourtant très bien où il va. Principalement dans des zones de conflit, de la Syrie à la République démocratique du Congo.

LE JEUNE REPORTER (liant facilement la conversation alors que nous n’avions pas rendez-vous)

  • Je choisis librement le sujet de mes documentaires et la plupart du temps Brut – ou BrutX – les valide. J’ai toujours eu le privilège de cette liberté, même lorsque j’étais pigiste pour France 5 ou Arte. Avec Brut, je travaille avec encore plus de souplesse: je me déplace le plus souvent seul ou avec un fixeur. Dans mon sac, je n’ai qu’une caméra GoPro et un drone. Guerres civiles, trafics de drogue, combats clandestins: j’essaie de me glisser le plus discrètement possible dans l’environnement que j’explore. Même si je mets ma propre personne en scène pour embarquer les spectateurs dans mes immersions.

Quotidien de rappeurs queer, sorties avec des fans de rodéos urbains, plongée dans la vie des fumeurs de crack…: les reportages de BrutX, jetant un éclairage sur les angles morts de la société, dénichent le plus souvent des histoires inédites. Comme autrefois HBO ou Netflix, la plateforme française ouvre le champ de ses investigations aux franges invisibles de la population.

Mathias Hillion, directeur éditorial des documentaires de BrutX, nous rejoint au milieu de l’open space. Agé de 48 ans, cet ancien de Canal+ me conduit dans une petite salle de réunion aux parois de verre.

LE DIRECTEUR ÉDITORIAL

  • BrutX suscite la curiosité des jeunes générations. Nous choisissons de leur parler de sujets qui les intéressent et les surprennent. Y compris dans le domaine de l’histoire contemporaine, avec des documentaires qui reviennent par exemple sur l’aventure des chasseurs de skinheads à Paris dans les années 1980. Ou des sujets retraçant le parcours de figures emblématiques, comme Gisèle Halimi – avocate et militante féministe – ou Thomas Sankara – chef d’Etat révolutionnaire du Burkina Faso de 1983 à 1987.

Si les reportages de BrutX sont plus longs que les vidéos de Brut diffusées sur les réseaux sociaux, ils dépassent rarement une demi-heure. Quant aux séries documentaires, elles se résument le plus souvent à un format 3x15 minutes. Ce traitement privilégie-t-il l’émotion sur l’analyse?

LE DIRECTEUR ÉDITORIAL

  • Les sujets de BrutX s’interdisent de «flécher» l’émotion des spectateurs avec une musique dramatique ou une construction trop scénarisée. Il nous paraît totalement inenvisageable de solliciter des scénaristes de fiction dans le traitement de nos reportages. Cette démarche serait à l’opposé de notre ligne éditoriale. BrutX s’inscrit dans l’héritage de programmes comme «Strip-tease», où les commentaires s’effacent pour laisser la parole aux protagonistes. Les jeunes générations auxquelles notre média s’adresse nous disent que les œuvres ultra-scénarisées des grandes plateformes leur paraissent fausses. Elles ne veulent pas qu’on leur dicte leurs émotions. Les documentaires de BrutX ne se passent pas pour autant de musique. Si les sujets ne sont pas construits autour de cliffhangers, ils demeurent rythmés et dynamiques. On essaie de tenir les spectateurs en haleine, mais sans dramatiser les choses.

L’intention de rendre la réalité sous une forme «brute» n’est pourtant pas exempte d’ambiguïtés. «L’objectivité documentaire est évidemment une illusion, rappelle la chercheuse Ana Vinuela, maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 et spécialiste de l’économie des nouveaux médias. Une enquête qui assume sa part de subjectivité – en rendant par exemple visibles ses effets de scénarisation – est sans doute plus claire dans sa démarche qu’un documentaire qui prétend au réalisme.» Au-delà de sa ligne éditoriale aux antipodes de Netflix, l’approche journalistique de BrutX revendique sa capacité à raconter des histoires que les autres médias ignorent.

Car les documentaires français des géants du streaming sont loin, eux, de porter sur des affaires confidentielles. La plupart ont fait l’objet d’une large médiatisation. Orientant les propositions à venir, la firme de Los Gatos confie parfois à plusieurs sociétés de production son intérêt pour l’une de ces affaires. Celles-ci se mettent alors en ordre de bataille, sollicitant en amont les mêmes témoins. Une situation propice aux malentendus, surtout lorsqu’il s’agit de victimes ou de personnes condamnées… Pour convaincre Netflix de la pertinence d’une série documentaire, le défi ne consiste pas tant à débusquer une «bonne histoire» – elles sont le plus souvent ultramédiatisées – qu’à réunir les talents capables de la scénariser.