Le barrage de Melkefoss, à la frontière entre la Russie et la Norvège, a suscité de vives réactions dans les années 1970. Son électricité approvisionnait la mine de fer de Kirkenes. | RBH

En Arctique, quand les barrages endiguent les droits des Samis

Alors qu’en Europe, les projets fleurissent pour décarboner l’économie, l’hydroélectricité norvégienne veut devenir la «batterie des énergies renouvelables d’Europe». La force de l’eau approvisionne d’ailleurs déjà les industries du Finnmark - dont des mines de cuivre et de fer - en électricité «verte». Cette énergie «propre» a néanmoins un coût social et environnemental. Bien au-dessus du cercle polaire, à la frontière russe, ces barrages racontent l’histoire tumultueuse de l’exploitation hydraulique.

A l’extrême Nord-Est de la Norvège, Kirkenes — la future «Singapour de l’Arctique» – ne donne pas envie de s’y attarder. Plutôt qu’accueilli, on s’y sent observé. Des caméras de surveillance pivotent au passage de ma petite voiture rouge. Cinq heures de route m’ont menées sous les grues colossales d’un port désert sur la mer de Barents. Pas de mine de fer à l’horizon, ma supposée destination. Je voulais photographier ce site qui aurait rempli un fjord entier de déchets miniers.

  • Tu verras, c’est difficile de louper la mine, m’avait-on dit.

Soudain, un fourgon apparaît. Un homme en uniforme orange fluo en surgit. Je le salue, il m’ignore. Dans son regard, je surprends une once d’irritation. Une clôture électrique s’ouvre avec un bip sonore. L’ouvrier redémarre et patiente jusqu’à ce que la grille se referme… sans moi. Je me dis que je dois être au bon endroit.

Kirkenes, c’est en quelque sorte la porte d’entrée de l’Arctique et du nord de l’Europe. Un chaudron géopolitique, à la frontière russe. A 200 km à l’est, le long de la côte découpée, la prochaine grande ville est Mourmansk, ancien centre de l’industrie navale et militaire soviétique, d’où partent désormais la houille et les hydrocarbures russes vers l’Union européenne. Il faut dire qu’ici, tout est d’importance stratégique. Même le réchauffement climatique rime avec opportunités économiques: si certains se préoccupent de la fonte de la banquise estivale, d’autres y voient une carte à jouer. C’est le cas de Rune Rafaelsen, maire de Kirkenes, qui rêve d’une nouvelle vie pour sa ville industrielle de 3500 âmes. Il cumule déjà les voyages d’affaires en Chine, où il négocie la métamorphose de Kirkenes en premier port commercial européen de la future route de la soie polaire (aussi appelé le passage du Nord-Est). De quoi desservir les ressources énergétiques et minières du Finnmark.

Drôles de montagnes

A dix kilomètres de là, je finis par tomber sur d’étranges montagnes dominant la commune de Bjørnevatn. Des restes de la mine de fer de Sydvaranger que je cherchais. C’est la plus septentrionale d’Europe. Active par intermittence entre 1906 et 2015, l’exploitation a déversé ses résidus miniers sur terre et en mer, remplissant presque entièrement le fjord de Bøkfjorden. Un désastre écologique qui n’a pas dissuadé la compagnie canadienne Tacora Resources d’acquérir le site avec pour projet de redémarrer l’exploitation en 2022.

Le minerai de fer extrait sera fondu pour produire de l’acier, l'une des industries les plus polluantes au monde, qui représente jusqu'à 9% des émissions directes de CO2 (soit davantage que l’ensemble des avions et des voitures sur Terre). La transition énergétique aussi en raffole: un parc éolien de 100 mégawatts nécessite à lui seul près de 30’000 tonnes de minerai de fer. Sydvaranger AS l’assure, cette mine sera différente: elle aurait «une empreinte climatique plus faible» grâce à son pourcentage élevé de fer et à ses propriétés exothermiques qui libèrent de l’énergie dans le processus de fonderie.

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La mine de fer à Kirkenes recommencera son exploitation dès 2022. Photo: RBH

Je m’arrête devant ces pyramides de poussières, témoins inertes d’un siècle d’extraction minière. Il est 17h et en cette fin septembre, le soleil se couche déjà sur Sør-Varanger. Un jeu d’ombres et de lumières se dessine sur les terrils lorsque mon téléphone sonne. C’est Ivar Beddari, jeune militant rencontré dans un camp bloquant deux mines de cuivre dans le Repparfjord, originaire lui-même de l’Est du Finnmark.

  • Il paraît que tu es partie vers l’Est, tu dors où ce soir?, demande-t-il.

  • Aucune idée, sûrement sous tente, ou en voiture si la nuit me rattrape.

  • Parfait, répond-il d’un air décidé, mon père habite à Pasvik, à 60 kilomètres au sud de Kirkenes. Tu pourras dormir dans son cottage. Dépêche-toi, il t’attend.

Pasvik, cette langue de terre norvégienne entre la Russie et la Finlande, avait attiré mon attention sur la carte. Je n’avais pas prévu le détour, une heure sur une route qui sillonne au milieu des forêts, car la toundra a cédé la place à la taïga boréale. C’est l’automne, les bouleaux arctiques perdent leurs feuilles dorées. Un panneau prévient qu’ici, ça ne rigole pas: restrictions de pêche, de mouvements et de photographies… flirter avec la frontière russe, c’est se soumettre à quelques règles autoritaires.

Sous surveillance

«Tu peux rester jusqu’à Noël si tu veux!», s’exclame Yngve Beddari, 59 ans, en jetant des bûches dans un fourneau pour chauffer mon nid pour la nuit. «Nous dînerons tard ce soir, car d’abord: sauna!» Il détaille son rituel qu’il pratique trois fois par semaine avec sa compagne: «On s’y pose nus aussi longtemps qu’il le faut, puis on se fouette avec des branches de bouleaux et on se balance un seau d’eau gelée sur la figure. Tu verras, ça détend!»

Après 5 minutes (seule) dans le sauna, j’en ai déjà assez. J’ai d’autres choses à faire, et le temps presse: mon voyage touche bientôt à sa fin. A vrai dire, depuis plusieurs jours, j’en ai la boule au ventre: il me reste tant à explorer! Mais je m’efforce de ne pas bouger. «Laisse la magie s’opérer», m’avait dit Yngve. Je saisis le seau d’eau froide et le vide sur ma tête. Une bonne gifle glaciale pour remettre les pendules à l’heure et me ramener à l’instant présent.

Si je n’avais pas blagué sur la Russie, peut-être mon plan détente aurait-il fonctionné. Mais au dîner, me voilà propulsée, entre un steak de renne et une glace vanille au coulis de baies arctiques, en pleine Guerre froide, à revivre la chasse aux sorcières communistes.

  • Pendant 50 ans, la police norvégienne a épié chaque fait et geste de notre famille. Notre voisin était un détective privé qui nous espionnait depuis sa cuisine. Le gouvernement soupçonnait mon père d’être un espion communiste…

En 1995, le père, Olav Beddari, met la main sur son dossier: «C’était une pile épaisse de documents, raconte Yngve. Tout a été retranscrit, ses vas-et-viens, nos invités, ses affiliations politiques, ce qu’il enseignait en classe… Mes activités personnelles aussi. Lors d’un voyage d’école à Mourmansk, un détective m’aurait suivi.»

Un livre, intitulé Soupçonné (Unter Mistanke en norvégien), sera publié après le décès du père par l’auteur Arne Store, lui-même surveillé. Il faut dire qu’Olav Beddari était un homme engagé. D’origine samie et finlandaise, ce directeur de l’école de Skogfoss était reconnu dans la communauté, notamment pour sa défense de l’environnement et des minorités comme les Kvènes et les Skolts Samis.

  • Mon père a dirigé un mouvement de résistance contre l’endiguement de la rivière de Pasvik par une centrale hydroélectrique, poursuit Yngve.

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La centrale hydroélectrique de Melkefoss approvisionne la mine de fer à Kirkenes. Au milieu du lit du fleuve se trouve la frontière avec la Russie. Photo: RBH

Il déplie une carte et glisse son doigt le long du fleuve de Paatsjoki, à l’intersection entre la Norvège, la Finlande et la Russie. «Dans le temps, on comptait une dizaine de cascades à Pasvik. Puis, dans les années 1960, elles ont toutes été aménagées par des centrales hydroélectriques. En 1970, il n’en restait plus qu’une: Melkefoss, qui veut dire “la cascade laiteuse”. Mon père a fait campagne pendant des années pour tenter de sauver cette dernière chute d’eau…»

  • Cette exploitation du fleuve, c’était pour approvisionner les foyers en électricité?

  • Non, ici, même la lumière vient de Russie!, rit-il en pointant vers la lampe qui nous éclaire. Ces barrages n’avaient qu’un seul but: faire tourner l’exploitation de la mine de fer… à Kirkenes.

C’est décidé, je reste un jour supplémentaire.

* * *

«La batterie renouvelable d’Europe»

La force hydraulique a forgé l’histoire de la Norvège. C’est à la fin du 19e siècle que les premiers barrages voient le jour. Ils permettront la naissance de géants industriels encore actifs aujourd’hui dont Elkem, propriétaire d’une mine de quartzite à Austertana, qui empiète sur la migration d’éleveurs de rennes Samis. Aujourd’hui, le réseau électrique norvégien se targue d’être «106% renouvelable», la majorité provenant d’hydroélectricité. Le pays voit dans la course mondiale à la transition énergétique un nouveau potentiel pour sa garnison de barrages.

«Contrairement à l’éolien et au solaire qui dépendent des conditions météorologiques, l’eau peut être stockée pour produire de l’électricité à la demande, lorsque les prix sont plus élevés», déclare dans un communiqué Aslak Maeland, vice-président de Statkraft – plus grand producteur d’énergies renouvelables d’Europe. C’est aussi la société sœur de Statnett, qui construit actuellement une ligne à haute tension de 420 kilovolts pour approvisionner les industries du Finnmark en électricité «verte» et que j’ai croisée à plusieurs reprises durant mon séjour. En attendant que d’autres technologies de stockage énergétique se développent, comme l’hydrogène vert, l’exploitation hydroélectrique «flexible» norvégienne pourrait servir, selon Aslak Maeland, de «batterie des énergies renouvelables d’Europe».

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La cascade de Melkefoss a été endiguée dans les années 1970. A l'horizon, s'étend la Russie. Photo: RBH

Cette énergie «propre» - historiquement surnommée «le charbon blanc» - a néanmoins un coût: deux tiers des plus longs fleuves du monde sont entravés par des barrages et d’autres infrastructures qui menacent les écosystèmes aquatiques dont dépendent la faune et les communautés locales. Ces cinquante dernières années, les populations d’espèces vivant en eau douce auraient diminué de 84%, et l’exploitation hydroélectrique figure sur le banc des accusés. Si on compte déjà plus de 60’000 grandes centrales hydroélectriques sur Terre, 3’700 ouvrages supplémentaires sont planifiés ou en construction. Sans surprise, les derniers cours d’eau à courant libre se trouvent dans des régions reculées comme l’Amazonie, le bassin congolais, ou... l’Arctique.

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Naviguer en Guerre froide

«Quiconque a déjà entendu le grondement des chutes d’eau comprendra peut-être notre combat», avait déclaré le père d’Yngve Beddari lors d’une réunion publique en mai 1975. Un demi-siècle plus tard, à l’aval de ce qui était autrefois une «chute du Niagara en miniature», le seul grondement est celui du moteur de notre modeste embarcation qui remonte le fleuve. Aujourd’hui, un épais mur de béton armé a remplacé la cascade: le barrage de Skogfoss. Nous slalomons entre les rapides qui pourraient nous pousser du mauvais côté du fleuve, et du continent: la Russie, terre interdite. Au milieu des eaux du Paatsjoki coule cette énigmatique frontière, un rideau de fer liquide.

  • Par vent fort, j’évite d’aller pêcher, car il suffit d’un orteil en Russie pour une arrestation coriace et une amende salée, explique Yngve.

Nous approchons d’une borne-frontière qui se dresse sur un îlot ensablé. C’est ici que l’espace Schengen et nos droits de citoyens européens prennent fin. Un mirador guette par-dessus les pins. Les récits d’arrestations de vadrouilleurs s’étant aventurés trop loin sont nombreux – sa belle-fille en fait partie, relâchée avec une contravention –, ainsi que des disparitions, dont plusieurs de… journalistes. En cinq heures de marche, je pourrais rejoindre la bourgade de Nikel, défigurée par la mine et la fonderie du géant russe Nornickel, dont les nuages de dioxyde de soufre ont balayé la région pendant trente ans...

  • Il est déconseillé de manger plus de deux grands poissons locaux par semaine, car les niveaux de mercure sont trop élevés, dit Yngve.

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Le père d'Yngve Beddari (en photo ici) a milité contre la construction d'un barrage destiné à alimenter la mine de fer. Photo: RBH

La fonderie a été fermée en 2020, ce qui devrait diminuer les émissions de dioxyde de soufre de 85%. Provisoirement, car des plans de rénovation et d’expansion sont à l’étude à Moscou. Quelques kilomètres en contrebas s’érige un deuxième barrage, celui de Melkefoss. «Lorsque mon père a appris qu’ils voulaient aussi l’endiguer, il a mobilisé les citoyens et récolté plus de 1200 signatures. Je me souviens encore, plus jeune, avec des amis, on remplissait les réservoirs des pelleteuses avec du sucre…». La résistance sera vaine. En 1978, Melkefoss est endiguée. En amont, le niveau du fleuve s’élève de 9 mètres, noyant des fermes et un site funéraire sami. «Nous luttions contre des forces supérieures, tout avait été décidé d'avance, disait mon père.»

* * *

Alta, le barrage qui a fait déborder le vase

Une lutte similaire à celle de Melkefoss a profondément marqué l’histoire de la Norvège et des droits du peuple sami: la controverse d’Alta. Quelques jours plus tard, je suis de retour sur la côte ouest du Finnmark. A Stilla, une vallée dominée par des carrières d’ardoises, dont le nom signifie «le calme, le silence». Pourtant, c’est ici que s’est livré le plus grand conflit environnemental du pays, entre 1970 et 1982. Kjell Derås m’y rejoint.

Ce vétéran de 68 ans était l’un des chefs du mouvement de protestation contre le projet du gouvernement de construire un barrage hydroélectrique sur le fleuve d’Alta, qui allait noyer le village sami de Máze. Éleveurs de rennes, pêcheurs de saumons, agriculteurs et écologistes du pays entier ont uni leur force pour une série de manifestations massives. «C’était une des premières convergence des luttes entre le mouvement écologiste et les Samis, se souvient Kjell Derås qui organisa un camp bloquant l’accès aux machines de chantier. Le premier janvier 1981 nous n’étions que cinq. Douze jours plus tard, on était 900 activistes à camper par -35°C.»

Le 14 janvier 1981, le gouvernement déploya 600 policiers pour déloger les manifestants. La plus grande opération policière en Norvège depuis la Seconde Guerre mondiale. Kjell Derås en garde un goût amer.

«A 10h du matin, les policiers sont venus. On était enchaînés. Je détenais la clé en cas d’urgence. A minuit, ils avaient embarqué tout le monde. Je ne comprenais pas pourquoi c’était si rapide. C’est seulement quarante ans plus tard, lors de la publication d’un livre, que j’ai compris que notre camp avait été infiltré par des agents en civil.» Des documents déclassifiés révéleront aussi que les autorités prévoyaient de faire appel aux forces militaires.

Malgré la poursuite de la résistance, de la part des Samis notamment, qui a dynamité un pont, la centrale hydroélectrique est bâtie en 1987. Grâce à la mobilisation, elle épargnera le village de Máze. Kjell Derås n’a jamais mis les pieds au barrage, propriété de Statkraft. «J’ai tellement vécu cette construction comme un échec que je n’en ai plus parlé pendant 25 ans. C’est seulement avec le recul que je me suis rendu compte que c’était aussi une victoire. C’était le dernier grand fleuve endigué en Norvège.»

L’héritage de la controverse d’Alta ancrera les droits des Samis dans l’agenda politique national. Un parlement Sami verra le jour. En 1990, la Norvège sera le premier pays à ratifier la Convention 169 relative aux peuples indigènes et tribaux.

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Kjell Derås était un des chefs du camp qui bloquait la construction du barrage d'Alta en 1979 et 1981. Quarante ans plus tard, il retourne à Stilla où cette révolte historique a eu lieu. Photo: RBH

Bientôt, un film intitulé «Laissez vivre le rivière» («Elva skal leve» en Sami) retracera cette controverse historique. Kjell y est figurant. Un autre personnage participe au tournage: Ivar Beddari, le fils d’Yngve, rencontré à Pasvik.

Aujourd’hui encore, Kjell Derås s’engage. Il siège au conseil d’administration du camp d’activistes bloquant une mine de cuivre dans le Repparfjord et suit de près le procès d’un parc éolien à Fosen, où il a grandi. «La bataille n’est pas terminée. Il existe beaucoup de parallèles entre le conflit d’Alta et les luttes actuelles contre l’éolien et les projets miniers, note-t-il. Mais je suis confiant: cette fois, nous les arrêterons».

Ce reportage a été réalisé avec le soutien d’une bourse attribuée par la Fondation Jordi pour le journalisme.

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