Confiné et privé des confins

Maudit coronavirus. Trente-et-un ans de voyages ininterrompus pour se retrouver assigné à résidence par la faute d’une chauve-souris indélicate. Premier épisode d'un carnet d’immobilité d’un reporter interrompu.

Tous les matins, je prends un café, un verre d’eau et 3 mg d’Advagraf®, 360 mg de Myfortic® et 5 mg de Prednisone®. Trente minutes plus tard, le tacrolimus, l’acide mycophénolique et la cortisone ont métabolisé: mon système immunitaire a pris l’ascenseur. Vers le bas, près du plancher. C’est ainsi que, depuis sept ans, je protège mon rein transplanté.

C’est ainsi que, immunosupprimé, mon corps ne comprend pas qu’on lui a greffé un organe étranger et évite de le rejeter. Tous les matins, désormais, j’ouvre ainsi toutes grandes les portes au Covid-19.

Voilà pourquoi je confine depuis deux semaines de plus que vous. Mercredi 25 mars 2020, ving-et-unième jour.

Tuer le temps pour ne pas mourir d’ennui. Les termes de l’équation sont posés.

Plus d’extérieurs, plus de rencontres, plus de déplacements, plus de reportages. Soit vivre la plus grave crise globale depuis la Seconde guerre mondiale depuis son salon, un comble. Le seul voyage possible a pour cadre cet écran domestique, un iMac de 2009 qui résiste bravement à l’obsolescence programmée.

« Kung flu »

Sur le coronavirus, je lis tout, dans six langues, revues de presse frénétiques, «live» des sites d’information, articles de référence comme bruit de fond des réseaux sociaux. Je vois un nouveau monde s’ouvrir sous nos yeux, inventaire en mouvement de nos vies fracassées par l’irruption de l’incertitude maximale. Plus rien ne tient, tout s’invente dans l’urgence.

Ces derniers jours, j’ai découvert comment les Tchèques ont volé 101’600 masques chinois destinés à l’Italie – l’avion transitait par Prague, on l’a vidé; l’Union européenne, projet solidaire, ne résistera peut-être pas à cette crise que chaque pays affronte en solitaire. Vu le cours du pétrole s’effondrer à 20 dollars le baril (trois fois moins qu’en début d’année) ce qui coûtera la présidence à Trump, si l’élection a lieu. Du côté de chez Trump toujours, entendu un cadre de la Maison Blanche parler de «Kung flu». L’enfer, c’est les autres.

J’ai pleuré avec Roberta Zaninoni, fille de Giuseppe, «mort comme un chien» du coronavirus dans la région de Bergame, la ville la plus touchée de Lombardie, une véritable hécatombe; lu que Cida Viera, la patronne du syndicat des prostituées du Minas Gerais au Brésil, s’inquiète des effets de la «distance sociale» sur les travailleuses du sexe. En attendant d’éventuelles indemnités du gouvernement fédéral de Brasilia, elle conseille à ses adhérentes de travailler en «évitant de respirer trop près du client». Vous avez l’image ?

Ensuite, je suis revenu en Europe, en Autriche, dans la fameuse station branchée de Ischgl, qui se vante depuis quelques années d’être «l’Ibiza des Alpes». On y vient de partout, davantage pour l’après-ski que pour les pistes. On en repart pour partout, aussi. Résultat, Ischgl est devenue l’un des principaux foyers de contagion en Europe. Un seul de ses bars serait ainsi responsable de la moitié de tous les cas de coronavirus en Norvège. Enfin, j’ai terminé mon périple immobile dans un sous-marin nucléaire français, où l’on apprend à réguler son stress en situation de confinement. Il faudra bien ça.