Assemblée générale du groupe LafargeHolcim en 2017. (KEYSTONE/Siggi Bucher)
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Six «majors» du béton, et beaucoup de casseroles

Holcim, Lafarge, Italcementi, Heidelberg, Cemex, Votorantim: ces noms ne sont pas aussi connus que Shell, BP, Total ou ExxonMobil, mais ils sont tout aussi puissants – et tout aussi porteurs de corruption et de scandales. Morceaux choisis.

On parle des “Seven sisters” pour désigner les sept compagnies pétrolières ayant formé, des années 1940 aux années 1970, un cartel qui imposait ses prix et sa politique. Leur histoire, leurs scandales, leurs influences politiques sont largement documentées, par des centaines de livres et des milliers de rapports. Pour n’en citer qu’un: le fameux livre de Daniel Yergin, The Prize, the Epic Quest for Oil, Money & Power.

Rien de tel n’existe pour les majors du ciment. Pas de livre, pas d’études approfondies. Et cela alors que tant de ressemblances les unissent: pétrole et béton sont les deux liquides phare du 20e siècle. Le pétrole a libéré l’homme du charbon et le béton l’a libéré de la pierre. La technologie est simple: il y a des puits de pétrole et des cimenteries jusque dans les pays du monde les moins développés. Cela permet de racheter n’importe quel concurrent, de grandir par acquisitions. Les deux liquides ont permis de bâtir des empires industriels. Les deux ont besoin des pouvoirs publics pour être pleinement consommés. Les deux polluent et réchauffent la planète. Mais surtout, les deux font tourner la tête des hommes et traînent une série de scandales dans leur sillage. En voici quelques uns pour le béton.

1. Holcim

Le nom de la multinationale de la famille Schmidheiny ne sera adopté qu’en 2001, après s’être longtemps appelée Holderbank. Le ciment sera son cœur de métier, mais ses patrons ont influencé toute l’économie suisse, avec des participations dans Brown Boveri, Landys & Gyr, Swissair, etc. Avant la fusion avec Lafarge en 2015, Holcim était numéro 3 mondial, avec 71’000 employés et une production de 174 millions de tonnnes de ciment. Holcim détient des participations dans 70 pays du monde, y compris la Chine, avec 50,3 % du capital de Huaxin, le géant du ciment chinois.

Les deux représentants de la quatrième génération sont Thomas, né en 1945, aujourd’hui retiré du conseil d’administration de Lafarge-Holcim et Stephan, qui a géré la marque Eternit, né en 1947. Il partage désormais sa vie entre la Suisse et le Brésil.

Holcim cumule les scandales, qui se répartissent en trois catégories:

  • Entente cartellaire sur les prix (Colombie, Allemagne, Etats-Unis),

  • Politiques salariales indécentes (Inde, Afrique du Sud)

  • Pollution (un peu partout mais avec des amendes record aux Etats-Unis, où Holcim a été condamné pour avoir dépassé les niveaux de pollution en Caroline du Sud, au Texas, au Missouri, au Colorado, dans l’Iowa et l’Oklahoma.)

La 4e catégorie n’en est pas une, les cas y sont rares: dégradation de patrimoine. En 2010 Holcim a été condamné en Australie pour avoir dynamité un site décoré d’art rupestre indigène datant de 10’000 ans plus tôt.

A titre personnel, Thomas Schmidheiny a été condamné en Espagne à payer une amende de 1,5 million d’euros pour délit d’initié: en décembre 2000, il avait acheté un gros paquet d’actions de la société Asturiana de Zinc, un mois avant l’offre de rachat par Xstrata. Or à cette époque, il siégeait au conseil de Xstrata.

A titre personnel, Stephan Schmidheiny, lui, a subi deux procès en Italie en raison des victimes de l’amiante contenue dans les matériaux Eternit. Le premier l’a condamné à 18 ans de prison pour la mort de 3000 employés et riverains avant que ce jugement soit annulé en 2014 en raison de faits prescrits. Le second, en 2019, l’a condamné à 4 ans de prison, toujours pour homicide involontaire à l’amiante. Il a fait recours.

Le rapport Greenpeace. Le seul rapport disponible sur Holcim est en allemand, rédigé par Greenpeace Suisse à l’occasion de la votation dite des «multinationales responsables», fin novembre 2020. L’ONG estime avoir pris en faute la multinationale sur 122 cas de pollution ou de violations de droits humains, dans 34 pays. Trois sont donnés en exemple:

  • Au Cameroun, la cimenterie de la filiale Cimencam de LafargeHolcim à Figuil présente un défaut technique depuis 2018 et produit régulièrement de grandes quantités de déchets de poussières partiellement corrosifs et toxiques. Ceux-ci sont déposés sur les terrains d'un marché public hebdomadaire et, dans une moindre mesure, devant une école primaire. Les habitants se plaignent d'une irritation chronique et aiguë de la peau, des muqueuses, des yeux et des voies respiratoires.

  • Au Brésil, la cimenterie de Barroso date de 1955 et recouvre fréquemment les toits de la ville d'une couche de poussière. Une proportion supérieure à la moyenne de la population de M. Barroso souffre de maladies respiratoires. C'est la raison la plus fréquente des admissions à l'hôpital et la deuxième cause de décès.

  • En Inde, Ambuja Cement, dans le Penjab, pratique le séchage et le broyage de cendres et de résidus de brique qui entraînent des émissions massives de polluants.

La question du benzène. Joseph Waltisberg, 31 ans comme ingénieur au sein du groupe Holcim et aujourd’hui retraité, est cité dans le rapport de Greenpeace. Nous l’avons joint par téléphone et voici ce qu’il a dit:

«Vers 1983, nous avons commencé à relever les quantités de benzène qui émanaient des cheminées des cimenteries. Avant ça, personne ne prenait en compte ce gaz pourtant très toxique dont il est prouvé qu’il est cancérigène. J’avais rédigé un rapport très complet sur ce problème, qui avait circulé en interne chez Holcim. Un jour, je crois que c’était en 1988, j’arrive le matin, mon assistante était dans tous ces états. Thomas Schmidheiny en personne s’était déplacé jusqu’à mon bureau, ce qui n’arrivait jamais. Il m’a dit très clairement que ce rapport ne devait pas sortir de mon bureau, et ne faire l’objet d’aucune publication externe. Et à l’époque figurez-vous qu’on ne brûlait pas autant de déchets qu’aujourd’hui dans les cimenteries! Ce que je peux vous dire, c’est que l’émission de composés organiques volatiles et le benzène ont beaucoup augmenté dès que les cimenteries ont commencé à brûler de plus en plus de déchets.»

2. Lafarge

Histoire de famille également, qui commence en 1746 avec une carrière de chaux à Le Teil, en Ardèche. L’entreprise Lafarge, du nom du site, est créée en 1833 et va rapidement s’étendre, dès la seconde guerre mondiale, en Afrique du Nord, au Canada, en Grande-Bretagne. L'acquisition d'Orascom Cement en 2007 pour 8,8 milliards d’euros,  numéro 1 au Moyen-Orient et autour de la Méditerranée, fait de Lafarge le leader des matériaux de construction dans les marchés émergents. Au moment de la fusion avec Holcim (ou plutôt de son rachat par Holcim), Lafarge est numéro 2 mondial avec une production de 205 millions de tonnes par an et 64’000 collaborateurs dans 62 pays. En 2015, le numéro 1 mondial est le chinois Anhui Conch avec 217 millions de tonnes. Lafarge apparaît aujourd’hjui comme le perdant de la “fusion entre égaux” de 2015 avec Holcim. D’ailleurs, le nom du groupe a changé début mai 2021. LafargeHolcim devient simplement… Holcim.

Là aussi, les scandales sont nombreux. En voici deux:

  • Financement de Daech en Syrie. Après le début de la guerre civile en Syrie en 2011, Lafarge oblige ses employés terrifiés à continuer la production de sa nouvelle méga-cimenterie de Rakka, au nord de la Syrie, aux milieux des massacres de la guerre civile. En 2013 et 2014, la multinationale va pour cela payer à l’Etat islamique (Daech) des droits de passages pour ses camions. Pire, elle lui fournira des centaines des milliers de tonnes de ciment que l’EI utilisera pour la défense de Mossul alors que cette année-là, Daech va orchestrer le massacre de Charlie Hebdo à Paris puis les attentats de novembre 2015, faisant en tout près de 200 morts. Les responsables de Lafarge ont été poursuivis pour financement du terrorisme. L’accusation de crimes contre l’humanité sera abandonnée en 2019, mais trois dirigeants du groupe restent prévenus: l’ancien PDG Bruno Lafont, l’ex-directeur sûreté de l’entreprise Jean-Claude Veillard et l’un des ex-directeurs de la filiale syrienne, Frédéric Jolibois.

  • Déversement de boues dans la Seine.  En septembre 2020, le parquet de Paris a ouvert une enquête contre Lafarge. A de nombreuses reprises, l’industriel a laissé s’écouler dans la Seine, en plein Paris, des boues polluées au ciment et au plastique: un «incident» reconnu par l’entreprise, qui toutefois nie le caractère volontaire de cette pollution. «Depuis que j’habite le quartier je souffre de toux chronique inexpliquée, nous a confié Madame M, qui préfère garder l’anonymat. C’est le cas de beaucoup d’autres personnes de mon entourage. Il y aussi une école élémentaire à proximité de l’usine Cemex juste à côté où il y a un taux très élevé d’enfants souffrant d’asthme. Bien sûr c’est très difficile de prouver la corrélation directe de ces pathologies avec les émanations des cimenteries. Mais on constate régulièrement en dessous du Pont Mirabeau que je traverse chaque jour des barges remplies de déchets pulvérulents. Autre anomalie: l’usine de Mirabeau se sert de l’eau de la Seine pour nettoyer ses installations, et les eaux usées après nettoyage sont ensuite déversées à nouveau dans la Seine. J’ai pu le constater à plusieurs reprises de mes propres yeux, au moins deux fois par semaine.»

3. Italcementi

Encore une histoire de famille, celle des Piccinelli puis des Pesenti qui développent le ciment dès la fin du 19e siècle en Italie, avec la construction des gares comme celle de Venise. En 1927, la société prend son nom actuel et va rapidement dominer le marché italien. En 1964, Italcementi pouvait compter sur 8 filiales et 28 usines. Sa production était de 7,5 millions de tonnes et elle se classait au treizième rang des entreprises italiennes en termes de chiffre d'affaires. L’échelle mondiale vient en 1992 avec l’acquisition de Ciments Français, une entreprise deux fois plus grosse qu’elle. C’est la plus grosse acquisition industrielle jamais effectuée jusque-là par un groupe italien à l'étranger. Le nouveau groupe devient le 5e producteur mondial et l'internationalisation se fait vers les pays émergents: Maroc, Bulgarie, Kazakhstan, Egypte, Inde, Arabie Saoudite, Inde Thaïlande.

Il faudra cependant 22 ans pour intégrer complètement Ciments français dans Italcementi: l’opération est bouclée en 2014. Quelques mois plus tard, le groupe allemand HeidelbergCement va racheter progressivement des parts d’Italcementi et le contrôle entièrement depuis 2016.

  • Scandale tangentopoli. En 1993, le PDG Giampiero Pesenti a été placé en résidence surveillée pendant l’opération des Tangentopoli, accusé de corruption et de violation de la loi sur le financement public des partis pour deux pots-de-vin de sept milliards de lires, l'un à la DC (Démocratie chrétienne) et l'autre au PSI ( Partito socialista italiano). Les pots-de-vin étaient destinés à l'attribution de contrats pour les centrales électriques d'Enel à Gioia Tauro, Tavazzano, Fiumesanto et Brindisi.

  • Accusation de liens avec la mafia. En 1998, Lorenzo Panzavolta, le directeur général de Calcestruzzi (appartenant à Italmobiliare, la holding de la famille Pesenti), a été condamné à six ans de prison pour participation externe à une association mafieuse. Le responsable de Calcestruzzi pour la Sicile, Giovanni Bini, a été écopé lui de huit ans de prison pour avoir entretenu des relations avec Cosa Nostra au nom de la société. En janvier 2008, Mario Colombini, le PDG de Calcestruzzi, a été arrêté pour fraude, violation de contrats de fournitures publiques et enregistrement fictif de biens avec la circonstance aggravante d'avoir facilité des activités mafieuses.

4. Heidelberg

La société est fondée en 1874 dans le Bade-Wurtemberg, en Allemagne et grandira par des acquisitions. En 1933, les nazis destituent son directeur, Ehrhart Schott, et le remplacent par Otto Heuer, membre du NSDAP de la première heure. L’entreprise a profité massivement des projets de construction et d'armement du Troisième Reich. Pendant la guerre, elle va employer près d’un millier de prisonniers et de travailleurs forcés. En 1945, Ehrhart Schott est remis à sa tête, dirige les réparations de la cimenterie très endommagée par les bombardements alliés. L’immense demande de béton pour reconstruire l’Allemagne permettra à HeidelbergCement de se refaire une santé, puis d’investir, dès les années 1970, aux Etats-Unis et en Europe. En 2007, le groupe allemand avale la société britannique Hanson pour 7,85 milliards de livres sterling (15,8 milliards de dollars américains), ce qui fera de HeidelbergCement le premier producteur mondial de granulats. Après le rachat d’Italcementi en 2016, HeidelbergCement devient le numéro 1 des producteurs de granulats, le numéro 2 du ciment et le numéro 3 du béton prêt à l'emploi dans le monde. Le groupe a des activités dans une soixantaine de pays, avec 60’000 employés travaillant sur 3000 sites de production. HeidelbergCement exploite 139 cimenteries d'une capacité annuelle de 176 millions de tonnes, plus de 1 500 sites de production de béton prêt à l'emploi et plus de 600 carrières de granulats.

  • Un projet controversé en Indonésie. Indocement, propriété du groupe Heidelberg, planifie une nouvelle cimenterie sur l’île de java, alimenté par le calcaire des montagnes de Kendeng. Le projet menace les rivières souterraines de la région qui alimentent plus de 35 000 villageois et pourrait porter atteinte à certains sites sacrés des peuples Samin. ONG et riverains ont déposé plainte en septembre 2020 au point de contact de l’OCDE à Berlin.

  • Une carrière en Territoires occupés. La filiale du groupe en Israël exploite une carrière à Salfit, en Cisjordanie, qui priverait les communautés palestiniennes de l'accès à leurs terres et à leurs moyens de subsistance, selon des ONG. Elle vendrait ses produits à des colonies israéliennes et verserait des redevances aux autorités d’occupation, ce que conteste Heidelberg.

  • Le cartel du ciment. En 2004, HeidelbergCement s'est vu infliger une amende de 252 millions d'euros pour avoir été l'un des principaux acteurs du "cartel du ciment" en Allemagne entre 1993 et 2001. L’amende a été réduite à 160 millions d'euros en appel. La société avait déjà été condamnée à 3,5 millions d'euros en 2000 pour s’être partagé, depuis 1983, le marché européen du ciment avec 41 concurrents de 14 pays de l'UE plus la Suisse et la Norvège.

5. Votorantim

Deux familles s’unissent juste après la première guerre mondiale, et ça donne un groupe cimentier brésilien. Lequel ne cesse de grandir au point de devenir un des plus importants conglomérats d’Amérique latine, actif dans la finance, l’énergie, la sidérurgie, le papier, tout ça autour de son noyau dur: le béton. Dès la fin des années 1980, le groupe atteint 40% de la production nationale de ciment. Puis s’étendra à l’étranger: Bolivie, Etats-Unis, Argentine d’abord, puis Espagne, Turquie, Tunisie, Maroc, Inde et Chine dès 2010. Votorantim a bonne réputation: l’IMD à Lausanne et la banque Lombard Odier à Genève l’ont classée en 2005 parmi les meilleures sociétés familiales du monde. Mais comme beaucoup d’autres cimentiers dans beaucoup d’autres pays, il y a des soupçons de manipulation des prix.

  • Un cartel sanctionné en 2014. L’organe de lutte anti-trusts du Brésil, après huit ans d’enquête, a infligé en janvier 2014 une amende de 1,3 milliard de dollars à 6 cimentiers qui, ensemble, contrôlaient 90% du marché brésilien et se seraient entendu sur les prix. L'amende la plus élevée a été pour Votorantim, suivi des Suisses de Holcim. La décision obligeait aussi les groupes à se séparer de certains actifs. Les cimentiers se sont défendus: la guerre judiciaire à ce propos dure encore

6. Cemex

Cementos Mexicanos est issu en 1931 de deux sociétés créées au début du siècle et a le parcours classiques des majors du ciment: grossir dans son marché en achetant les concurrents et en ouvrant sans cesse de nouvelles cimenteries, avant de se lancer à l’international, en l’occurrence en 1992: Espagne, Etats-Unis, Colombie, avant les Philippines, l’Iindonésie et l’Egypte. Le gros coup vient en 2005: Cemex achète le Britannique RMC Group (anciennement "Ready Mixed Concrete Limited") et se hisse au 2e rang mondial derrière Lafarge. Le géant mexicain n’est pas rassasié et tente en 2006 d’acheter les Australiens de Rinker Group pour 14,2 milliards de dollars. Le deal sera freiné par les autorités anti-trust américaines et Cemex devra revendre plus de 40 cimenteries pour parachever l’acquisition.

Corruption en Colombie. Fin 2018, un scandale a éclaté à Bogota: un ancien chef local de Cemex aurait avoué aux enquêteurs américains l’existence d’un réseau de corruption ayant  versé plusieurs millions de dollars de pots de vin pour obtenir des marchés publics. Cibles favorites: hommes politiques, hauts fonctionnaires, maires, gouverneurs, membres du Congrès.

Corruption en général. Deux ans plus tôt, le groupe avait dû rompre toute relation avec plusieurs de ses anciens responsables en raisons d’irrégularités qui ont coûté en tout 20 millions de dollars à la société.

Déjà en Colombie. Encore deux ans plus tôt, en 2014, Cemex est accusé d’avoir financé la campagne présidetielle de Juan Manuel Santos, qui sera réélu.

Wikileaks s’en mêle. En 2006, un message de l’ambassade américaine publié par Wikileaks lors de la grande opération «cables leak» qualifiait Cemex de «monopoliste de Mexico», en raison de sa part de marché de 87,6% dans le pays (le reste revenant aux Suisse de Holcim).