L'oasis de Timimoun, au sud de l'Algérie. Photo: Gabriele Galimberti
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Importer du sable au Sahara

Prise de conscience (tardive) d’une architecte. Il y a dix ans, Alia Bengana s’est rendue à Timimoun, dans le Sahara algérien, pour y construire une maison d’hôte. Alors qu’elle imagine une maison en briques de terre crue inspirée des ksars de l’oasis, elle découvre que les savoir-faire ont disparu et qu’on y construit désormais uniquement en béton. Comme le sable du Sahara n’est pas utilisable, il faut en faire venir d’Alger, à 1200 km. La jeune architecte franco-algérienne prend alors conscience de l’omniprésence du béton et de ses conséquences environnementales. Elle se lancera dans un cursus spécialisé à l’ETH Zurich et a enquêté, pour Heidi.news, sur l’empire et l’emprise du béton, mais aussi sur les alternatives de plus en plus probantes pour un monde moins gris.

Cette histoire commence en 2011 au cœur des étendues lunaires du Sahara algérien, dans les ruines d’un ancien ksar, à Timimoun. Ce village fortifié construit en terre se délitait doucement depuis que ses habitants l’avaient abandonné, au milieu du 20e siècle.

Heureusement, l’Unesco est intervenue et a rénové plusieurs bâtiments. Dans l’un d’eux, des tenanciers audacieux ont installé une petite auberge pour les rares touristes de passage, dont je faisais partie. Il était midi, 35 degrés dehors mais une fraîcheur étonnante à l’intérieur. Les murs du ksar étaient en briques d’adobe, un simple mélange d’eau, de terre et de paille, séché au soleil. J’étais impressionnée par l’efficacité de ce matériau qui m’était inconnu et dont on ne m’avait jamais parlé durant mes études d’architecture à Paris. C’était aussi la première fois que je m’aventurais si loin au sud, alors que j’avais grandi à Alger jusqu’à mon adolescence.

De la terrasse, j’observais au loin la palmeraie verdoyante de l’oasis de Timimoun. C’est là qu’un client algérois voulait que je lui construise une maison d’hôtes. C’était la mode à Alger: tous les bourgeois rêvaient d’une maison de villégiature dans ce qui devait devenir la Marrakech algérienne. Autant ne pas faire durer le suspense: dix ans plus tard, il n’y a toujours pas de Marrakech algérienne, ni de tourisme de masse, et mon client n’est pas allé au bout de son projet.

La terre c’est pour les pauvres

Sur le moment, j’avais tout de même quelques scrupules à construire dans ce paradis terrestre. Tout en griffonnant les premières esquisses me vint l’idée de construire la maison en terre.

Notre guide Mustapha était né à Timimoun et buvait un thé à côté de moi :

-   Mustapha, tu as grandi dans une maison en terre?

-   Oui.

-   Tes parents y habitent toujours?

-   Non, Dieu nous garde, mes frères et moi leur avons construit une maison en béton.

-   Ah bon? C’est pourtant beau la terre, et puis c’est gratuit !

-   La terre c’est pour les pauvres. Des maisons de “chocolat” qui disparaissent aux premières crues.

-   Je pensais que la tradition…

-   Comment ça, la tradition? Nous aussi dans le désert on a le droit d’évoluer, non? Le seul problème avec le béton, c’est qu’il fait chaud à l’intérieur et qu’on n’a pas assez d’argent pour installer la climatisation ni le chauffage. Mais inch’allah l’Algérie va rouvrir les portes au tourisme dans le Sahara. Je vais travailler plus et je pourrai leur offrir ça.

-   Mais vous faisiez comment dans votre ancienne maison en terre?

-   Le principe de la terre c’est qu’elle garde la fraîcheur de la nuit pour la redistribuer la journée, et conserve la chaleur de la journée pour nous tenir chaud la nuit

-   Et tu préfères ta maison en béton où il fait trop chaud et trop froid?

-   Bien sûr, le béton c’est moderne! Et puis de toute façon, même si on voulait construire en terre, plus personne ne sait le faire…

Mustapha m’avait répondu avec un tel aplomb que j’ai mis quelques minutes à réaliser l’absurdité de ses arguments. Le lendemain, je lui ai demandé d’aller voir la nouvelle maison de ses parents.

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L'oasis de Timimoun, comme si le béton n'existait pas. Photo: Alia Bengana

Une blague communiste

Ils habitaient dans la partie moderne de la ville, où les constructions en béton poussaient comme des champignons.

On s’arrêta devant le chantier en cours d’une maison voisine, où des ouvriers coulaient une dalle en béton. J’interpellai le chef de chantier.

  • Bonjour, je suis architecte et j’ai un projet de maison d’hôte dans la palmeraie. Vous avez des ouvriers qui savent fabriquer des briques en terre?

  • Oh non Madame, ici les briques en terre on les utilise juste pour les murs de clôture, plus personne ne sait construire avec. Pourquoi voulez-vous construire en terre? Mon entreprise a des ouvriers bien formés capables de produire 150 briques de parpaings par jour, venez voir.

  • Ça, c’est les cailloux bien calibrés, ils viennent d’une carrière près de d’ici. Ils constituent 45% du mélange. On y ajoute 30% de sable qui vient d’Alger.

  • D’Alger? Il n’y a pas assez de sable ici?

  • Non, non, le sable du désert est trop fin et trop lisse pour faire du béton. Bon, ensuite on ajoute ce ciment Chamil Lafarge qui vient aussi d’Alger. Nouveau produit, de très bonne qualité. On en met 15% pour que ce soit bien solide. On mélange le tout avec de l’eau dans la bétonnière, on l’a importée de France, et on coule les parpaings dans les moules que vous voyez là. C’est plus cher mais c’est mieux que de la terre, ça, Madame!

Cet échange me rappela soudainement une blague de mon enfance,  typiques de celles que l’on raconte dans les pays de l’ex-bloc socialiste dont faisait partie l'Algérie:

Que se passerait-il si le désert du Sahara était géré par le parti communiste? Réponse: au bout de trois semaines, il faudrait y importer du sable.

Ce n’était plus une blague: on importait du sable au Sahara pour fabriquer du béton. Il aura fallu le prélever sur une plage d’Alger où plus personne ne se baignerait désormais, le laver à coup de citernes entières d’eau douce pour le purifier du sel marin qui, sinon, aurait fait rouiller les fers d’armature, et l’acheminer jusqu’ici en camion sur 1200 kilomètres en même temps que le ciment, les climatiseurs et autres chauffages individuels plutôt que d’utiliser une ressource gratuite et abondante qui régule naturellement la chaleur, la fraicheur et l’humidité. On marchait sur la tête.

Prise de conscience

Alors que j’allais me lancer dans une diatribe sur la perte des savoir-faire et la monoculture du béton, Claude Baechtold, mon mari qui m’avait accompagnée, me demanda :

  • Au fait, mon amour, la maison que tu as construite à Alger pour tes parents, elle est en quoi?

  • Euh… en béton, un peu en pierre aussi, mais pas structurelle.

  • Et la maison de monsieur B. à Alger, pour qui on est venu ici?

  • En béton, et aussi en brique à 6 trous.

  • Et les bâtiments sur lesquels tu as travaillé à Shanghai, Barcelone, New York et à Paris?

  • … tous en béton.

  • Tu as déjà travaillé avec autre chose que du béton? Je ne sais pas, moi, du bois, du bambou?

  • Euh non, jamais…

Mon mari, photographe et auteur des Explorations pour Heidi.news sur le sable vaudois et les seigneurs du béton, a toujours le chic pour poser les questions qui fâchent. Parce qu’il a rénové tout seul la maison de sa marraine près de Bex, en Suisse, il est persuadé d’en savoir plus qu’un architecte et qu’un ingénieur réunis. Mais il avait raison: tout ce que j’avais dessiné jusque-là était exclusivement en béton, et j’aurais été bien incapable de construire autrement.

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Du ciment Lafarge pour construire dans le désert des murs avec du sable importé de 1200 km. Photo: Claude Baechtold

A l’école du Corbusier

Quand j’ai décidé d’étudier l’architecture, on m’a dit: va à l’école de Paris-Belleville, ce sont des disciples du Corbusier, ce sont eux les vrais penseurs de l’architecture, les meilleurs architectes parisiens y envoient leurs enfants.

J’ai suivi pendant cinq ans le groupe UNO (le nom en dit long sur les égos des architectes élus du groupe), dont le meneur était Henri Ciriani, un architecte péruvien émigré à Paris. A l’école, on l’appelait Dieu. Mais c’était plutôt son fils autoproclamé, car Dieu, c’était Le Corbusier.

Lorsque nous dessinions un trait, il était poché en noir. Il était donc sous-entendu que ce trait serait en béton. Nous ne nous posions jamais la question de la matière. Nous en étions affranchis car il n’en existait qu’une capable de révéler les architectures pures et décontextualisées que nous produisions.

J’avais le sentiment d’appartenir à un groupe sélect, une véritable école, héritière des modernes. Ceux qui ne suivaient pas cette voie étaient appelés «les classiques», parce qu’ils étaient tournés vers le passé. Alors que nous, les UNO, regardions vers le futur. Un futur en béton.

C’était la fin des années 90, le sommet de la terre de Rio avait eu lieu quelques années plus tôt mais nous ne nous sentions pas concernés. Et surtout, nous n’avions aucune idée des conséquences de l’utilisation excessive de ce matériau sur notre environnement.

Drogués au béton

Tout ça pour importer du sable au Sahara…

Je commençais à deviner à quel point le béton était devenu, au 20e siècle, une drogue dure et addictive. Les deux tiers de ce qui se construit aujourd’hui dans le monde est en béton armé, balayant au nom de la modernité des siècles de constructions vernaculaires et tous les autres matériaux, la pierre, la terre, le bois.

Je rentrai de mon escapade saharienne bien décidée à répondre à cette question simple: pourquoi construire en béton? Je me doutais bien que j’allais me frotter à un empire et que c’était comme demander à Dark Vador pourquoi il s’habillait en noir.

Mais ce que j’allais découvrir dépassait tout ce que j’aurais pu imaginer.

Pendant plusieurs années, j'ai suivi des formations sur des méthodes alternatives tout en essayant de les mettre en pratique. En 2019, je suis tombée sur un Certificate in Advanced Studies à  l’ETH de Zurich où, pour la première fois, tous les sujets qui me préoccupent étaient abordés: comment construire autrement et quelle place ont les matériaux renouvelables, naturels et les matériaux issus du réemploi en architecture? Je me suis inscrite aussitôt, c’était la première volée.