Illustration: Juliette Barbanègre

Bébés secoués: la contre-enquête

Publié le 08 juin 2022 10:00. Modifié le 05 juillet 2022 07:58.

Dans leur album de famille, une photo de septembre 2013 les montrent tels qu’ils étaient à l’époque. Le père, une trentaine d’années, a une belle gueule d’acteur, la profession qu’il exerce alors. La mère, menue, visage de madone, est blottie dans ses bras. Alexandre Chacon et Yoanna Meimoun ont un fils, Eitan, né quelques jours plus tôt. Ils prennent la pose, sourire immense. Les cheveux et les chaussons de leur fils dépassent du porte-bébé.

Ce portrait idyllique se brise une nuit d’octobre. Eitan est en petite forme depuis quelques jours. Il ne fait pas encore ses nuits, ses parents dorment à côté de lui à tour de rôle. Ce soir-là, c’est au tour d’Alexandre. Au petit matin, le père et le bébé semblent aussi épuisés l’un que l’autre. «Il a beaucoup pleuré», dit l’homme à sa femme.

Eitan meurt à l’hôpital

Quelques heures plus tard, Eitan est admis pour «pleurs inhabituels» aux urgences pédiatriques de l’hôpital Trousseau, à Paris. Les médecins soupçonnent une méningite, mettent l’enfant sous antibiotiques, font une ponction lombaire – ratée, elle sera inexploitable –, puis le transfèrent à l’hôpital Necker à Paris pour un scanner cérébral et une IRM. Les images montrent un saignement situé sous la dure-mère, une membrane qui protège le cerveau – un hématome sous-dural, en jargon médical –, ainsi que du sang au fond des yeux – des hémorragies rétiniennes.  Des symptômes considérés comme caractéristiques du «syndrome du bébé secoué» (SBS).

Douze jours plus tard, Yoanna et Alexandre enterrent leur fils, mort à l’hôpital. Le surlendemain, ils sont en garde à vue. Ils n’ont pas dormi depuis des jours. Le policier qui les interroge séparément a entre les mains un compte-rendu médical signé par le neurochirurgien de l’hôpital Necker. Le diagnostic de «secouement» est, d’après lui, «hautement probable».

Un jeune avocat commis d’office débarque au commissariat. Il prend place à côté d’Alexandre sous les néons blafards.

  • Je ne vous poserai cette question qu’une fois. Avez-vous, oui ou non, fait du mal à votre enfant?, demande Grégoire Etrillard.

  • Non, jamais*,* répond le père.

Il risque jusqu’à 30 ans de prison

A l’officier de police, Alexandre répète qu’il n’a jamais «secoué» son fils. Mais le flic lui raconte l’histoire d’une basketteuse d’un mètre quatre-vingts qui aurait «secoué» son enfant sans le vouloir, en le sortant brusquement de son lit. Alexandre se rappelle alors avoir lui aussi sorti Eitan «très vivement» de son berceau: «Il hurlait comme un bébé qui a faim. Je l’ai pris avec rapidité, j’ai vu sa tête ballotter.» Il reconnaît le geste d’un «gars fatigué», qui «a déconné». La garde à vue se termine sur une interrogation à voix haute. «Si un geste peut être assimilé à ça et qu’il a provoqué ces conséquences… Vous vous rendez compte, c’est horrible si j’ai tué mon enfant.»

Alexandre est le dernier à avoir été seul avec le bébé avant son admission à l’hôpital. A l’issue de la garde à vue, Yoanna est donc disculpée. Le père est mis en examen pour violences volontaires par ascendant ayant entraîné la mort sur mineur de moins de 15 ans. Il risque jusqu’à 30 ans de prison.