La couverture du livre de Rudy Reichstadt aux éditions Grasset, L'opium des imbéciles, publié en septembre 2019
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Rudy Reichstadt: «Tant que l’on sera pusillanime face au complotisme, il continuera de se développer»

A titre exceptionnel, cet article est publié en accès libre, afin de permettre à toutes nos lectrices et tous nos lecteurs de bien situer le contexte dans lequel s'est déroulé notre enquête sur les milieux complotistes franco-suisses.

Publié le 30 septembre 2020 11:27. Modifié le 31 décembre 2020 16:12.

Après deux mois d’infiltration, je commence à comprendre comment l’on tombe dans l’entonnoir du complotisme. Mais comment en sort-on? Pour y répondre, je suis allé à Paris rencontrer Rudy Reichstadt, le fondateur et directeur de l’Observatoire du complotisme, référence en matière d’analyse critique du conspirationnisme et auteur de L’opium des imbéciles, paru en septembre 2019.

L’homme me reçoit dans les nouveaux locaux de l’Observatoire du complotisme, dont l’existence n’est pas mentionnée à l’entrée du bâtiment. «On préfère rester discrets», m’explique-t-il avant de me montrer une vidéo de l’ancien siège pris d’assaut par des complotistes survoltés. Il me demande de ne mentionner aucun détail pouvant permettre au lecteur de situer le lieu. Derrière la douceur de ses yeux atoll et son amabilité se cache un véritable chasseur de complotiste se sentant investi d’une «mission».

Heidi.news: Vous observez le complotisme depuis une quinzaine d’années. Constatez-vous une flambée du phénomène avec le Covid?

Rudy Reichstadt: Il faut d’abord souligner qu’il aurait été étonnant, avec une pandémie de cette envergure, qu’il n’y ait pas de théorie du complot. A travers l’histoire, à chaque fois qu’il y a eu de grandes épidémies, elles se sont accompagnées de théories du complot. Donc je n’étais pas surpris de voir les voir émerger très rapidement. En France, sur les réseaux sociaux, on commence à parler de complot à propos du nouveau Coronavirus dès le 20 janvier.

Cependant, neuf mois plus tard, on constate que pendant cette crise, un palier a été franchi. L’imaginaire collectif est beaucoup plus influencé par ces représentations complotistes qu’il ne l’était avant. On a vu se partager des faux contenus de manière absolument frénétique, avec des messages fous. Des assertions parfois réfutées des semaines, des mois plus tôt, circulent de manière virale.

Pourquoi?

Cela peut sembler paradoxal, mais les théories du complot nous rassurent. En désignant un principe maléfique, que ce soit Bill Gates, George Soros ou les Big Pharmas, on circonscrit le problème et cela donne l’illusion qu’il suffirait de neutraliser ces agents pour résoudre le problème.

Vous parlez dans votre livre de «béquille psychologique»…

Oui, c’est exactement cela. Le confinement a été synonyme d’incertitude constante. Or l’incertitude est inconfortable. C’est compliqué d’être en permanence ouvert à toutes les informations qui nous pleuvent dessus, d’être en doute permanent. Se raccrocher à une croyance, que cette croyance soit complotiste, divine (c’est un châtiment du ciel) ou naturaliste (c’est la terre qui se venge), cela permet de nous libérer d’une charge mentale, de fermer le champ du questionnement. Cela repose cognitivement.

En Suisse comme en France, près d’un tiers de la population croit que le Covid a été fabriqué en laboratoire. Face à la prolifération de ces théories, quels sont les dangers réels pour notre démocratie?

La condition du débat démocratique, c’est d’être d’accord sur un certain nombre de réalités factuelles qui forment un monde commun. Lorsque l’on ne partage plus le même monde commun, le débat démocratique devient un dialogue de sourd. De plus, si l'on vous répète que vos représentants démocratiquement élus sont en fait des marionnettes à la solde du puissances obscures qui agissent dans l’ombre, vous en arrivez fatalement à la remise en cause du système de démocratie libérale dans lequel on vit.

Pourtant la vie politique n’a jamais été aussi transparente...

Oui, c’est là tout le paradoxe de la transparence. Des choses que ne se seraient pas sues ou pas dites il y a une trentaine d’années ne passent aujourd’hui pas la semaine. Pourtant, on a l’impression que l’on ne nous a jamais caché autant de choses. C’est le verre à moitié vide ou à moitié plein: soit on voit dans la multiplication des révélations la vitalité de notre démocratie, du quatrième pouvoir, soit on se dit «pour une affaire qui sort, combien demeurent secrètes?». Les deux points de vue sont légitimes mais je ne comprends pas pourquoi persister à voir uniquement le verre à moitié vide.

Lors de mon infiltration, j’ai découvert que beaucoup des complotistes sur le devant de la scène ont d’abord été des sympathisants «Gilets jaunes». Quel lien voyez-y-vous?

L’imaginaire complotiste fait partie de l’identité du mouvement «Gilets jaunes». Très vite, des théories du complot ont circulé sans jamais se heurter à une remise en question. Fin décembre 2018, un mois après l’apparition du mouvement, avec l’Institut Français d’Opinion Publique (IFOP), nous avons voulu mesurer le complotisme des «Gilets jaunes». À toutes les propositions complotistes proposées, ils étaient systématiquement deux fois plus perméables que la moyenne des Français.

«Le complotisme ne relève pas de la psychiatrie, écrivez-vous. Il est avant tout une structure discursive mis au service d’une lutte politique». Personne n’est parvenu à récupérer le mouvement des «Gilets jaunes», qu’en sera-t-il du complotisme?

Prenons l’exemple américain. Trump est la preuve d’une instrumentalisation politique réussie du complotisme. En France, il y a des candidats qui essaient de capitaliser sur cet imaginaire, mais avec moins de succès: Jacque Cheminade, tout comme François Asselineau, creusaient le sillon du complotisme de manière récurrente mais, cumulé, cela ne représente que deux pourcents dans les urnes, c’est négligeable. Cependant, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélanchon ou encore François Fillon, qui a bâti une partie de sa campagne sur un complot de gens qui voudraient l’abattre, tous ces leaders politiques de premier plan ont utilisé la rhétorique complotiste, et c’est assez banalisé.

Au niveau individuel, comment combattre le complotisme?

Je pense que cela se fait par paliers. Il faut se montrer ferme, sans être agressif. Si un ami s’avise devant vous de faire des réflexions à caractère raciste ou antisémite, vous allez normalement lui dire que vous n’acceptez pas cela. Vous allez un peu lui faire honte. Eh bien, avec le complotisme, on devrait commencer à faire la même chose. Quand on nous dit que des big Pharmas vont nous implanter des puces sous la peau, ce sont des bêtises. Tant que l’on sera pusillanime face à ce phénomène, il continuera de se développer.

Que répondre à une personne qui nous débite une théorie du complot?

Il y a un millier de façons d’y répondre, l’humour en est une, même s’il ne doit pas être exclusif. Une des manières de démonter une théorie du complot consiste à aller au bout de sa logique, de la pousser dans ses retranchements. Prenons l’exemple des rétroviseurs de la voiture des frères Kouachi, dont les complotistes disent qu’il ne sont pas de la bonne couleur (on sait pourquoi par ailleurs: ils étaient en chrome donc reflétaient ce qu’il y avait à l’avant de la voiture), ce qui prouverait qu’il y a plusieurs voitures. Très bien, mais alors où est la deuxième voiture? Une unité d’élite serait allée enlever une deuxième voiture sans que personne ne s’en rende compte, sans aucune trace?

On peut aller très loin comme ça. On peut après tout demander à son interlocuteur complotiste, si vous discutez par écran interposé, qu’est-ce qui prouve qu’il existe vraiment, que ce n’est pas un robot russe, par exemple? À complotiste, complotiste et demi. On peut toujours être plus complotiste que la personne en face, ne serait-ce que pour montrer par l’absurde que sa manière de penser est fautive et qu’elle ne mène nulle part.

Vous proposez d’évoquer l’existence de la démocratie et d’internet.

Finalement, que nous disent les complotistes? L’histoire est tramée de vrais complots, y compris de grands complots, pour la plupart échoués. Le problème, et tous les historiens sont d’accord là-dessus, c’est que de grands complots, qui se sont déroulés sur des décennies et ont touchés des centaines de milliers de personnes, ça n’existe pas! Or les complotistes soutiennent que cela existe, et que le complot est toujours actif aujourd’hui, hic et nunc. J’y réponds que si l’on vit vraiment sous la coupe de gens qui complotent contre nous, il n’y aucune raison que l’on vive en démocratie, que l’espérance de vie se soit accrue ces dernières décennies, que l’on aie internet. Si vraiment il y a des maîtres du monde qui tirent les ficelles depuis des millénaires, ils auraient laissé internet se développer? Ils auraient donné leur chance aux complotistes, aux gens qui les dénoncent?