Réunion de l'équipe médicale aux soins continus du service de médecine interne du CHUV. Photo: Annick Chevillot/Heidi.news

Suis-je inconsciente d’avoir voulu passer 24 heures au CHUV?

Cela fait des semaines que je m’entretiens avec des médecins et des soignants impliqués dans la crise du coronavirus, que j’écoute leurs récits. Mais cela ne me donne qu’une image parcellaire du vécu commun, quelques pièces d’un grand puzzle. Pour mieux saisir ce qui se joue dans un hôpital universitaire, j’ai voulu passer du temps, beaucoup de temps, auprès de celles et ceux qui sont en première ligne. Intégrer une équipe, faire oublier ma présence et raconter leurs histoires, leurs tensions, leur professionnalisme aussi. Récit d’une immersion qui a débuté dimanche 12 avril à 11h30 et s’est terminée le lendemain à midi.

Publié le 15 avril 2020 17:26. Modifié le 16 avril 2020 12:37.

Peut-être suis-je inconsciente, ou trop concentrée sur ma mission de journaliste. Quand j’ai annoncé le projet à la maison, j’ai vu la peur dans les six yeux de la famille. Passer 24 heures au service de médecine interne du CHUV, à Lausanne, avec la plupart des patients Covid-19 de l’hôpital universitaire? «Et si tu attrapes le coronavirus? Et si tu le ramènes à la maison?» Je n’y avais pas pensé, vraiment. Je voulais juste témoigner, observer, raconter ce qui se joue, essentiellement au 17e étage de l’hôpital. Je l’ai fait, avec toutes les précautions nécessaires.

Le coronavirus est omniprésent. A l’hôpital plus qu’ailleurs. Avec 1 à 2% des collaborateurs touchés, le CHUV sait s’occuper des siens autant que des quelque 350 patients accueillis depuis début mars. La mort rode. Les équipes prononcent peu son nom, mais elle est palpable dans tous les bips et alertes des appareils de télémétrie, dans tous les gestes de protection et de soins devenus routiniers, dans les questions éthiques qui émergent lors des consultations et des transmissions d’informations. Le coronavirus habite ces murs, les esprits, les malades et la vie de toutes et de tous.

Dimanche, 11h30

Le Securitas et l’astreint de la protection civile postés à l’entrée du CHUV ont été informés de ma venue. Je montre une pièce d’identité et j’entre dans un espace calme, presque vide. Près de l’accueil m’attend le professeur Peter Vollenweider, chef de service de médecine interne générale. Il porte un masque. Il m’en tend un. Je ne quitterai plus le masque (sauf pour boire et manger) jusqu’à ma sortie le lendemain, et j’en changerai souvent: 16 masques en 24 heures.

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, il pousse la porte de son bureau, pour boire un café et discuter du programme. Lequel est chargé. Le service de médecine interne accueille à la fois 80% des patients Covid positifs de l’hôpital et des personnes souffrant d’autres pathologies. L’enjeu est de taille: il faut soigner tout le monde, sans que les premiers infectent les seconds, sans que les équipes médicales et soignantes transportent le virus d’un secteur à l’autre.

Impliqué en première ligne dans la prise en charge du Covid-19, le service de médecine interne s’est complètement réorganisé début mars. Désormais, il doit à nouveau s’adapter au retour des patients en insuffisances cardiaques, des personnes souffrant de maladies chroniques ou atteintes de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). «J’ai été très surpris par le nombre très bas d’hospitalisation pour ces pathologies, relève Peter Vollenweider. Et ce n’est pas comme si on hospitalisait pour rien avant le Covid-19. Mais ces patients reviennent. C’est normal, ils ont besoin de soins.»

Ce dimanche, un secteur du 17e étage se réorganise. Des patients Covid positifs sont déplacés pour libérer de la place. Ce sera un des premiers sujets de discussions lors du huddle de midi. «Nous organisons ces réunions informelles, durant lesquelles nous sommes tous debout, pour échanger les informations importantes, explique Peter Vollenweider. C’est aussi pour moi l’occasion d’écouter les équipes, entendre leurs inquiétudes, de répondre à leurs questions».

Dimanche, midi, mon premier huddle

Dans les couloirs du CHUV, ce bâtiment qui domine Lausanne et où travaillent plus de 11’000 personnes en temps normal, les affiches rouges de mise en garde et des bouteilles de gel hydro-alcoolique sont partout. Les gestes barrières expliqués encore et encore. Sur les portes des chambres, des affichettes sont disposées pour indiquer clairement quel type de patients y séjournent et le type d’équipement qu’il faut enfiler avant d’entrer, ainsi que les précautions à prendre.

Le huddle débute dans un couloir juste à côté des ascenseurs. Médecins assistants, cheffes et chefs de clinique, médecins cadres, infirmières et infirmiers cadres, physiothérapeutes, assistantes et assistants en soins et santé communautaire (ASSC) se retrouvent. Une bonne vingtaine de personnes. On devine les sourires sous les masques. Les mains ne se tendent plus – le réflexe a disparu – le buste se penche légèrement vers l’avant pour saluer et les regards sont plus intenses qu’ailleurs. L’attention portée à l’autre est visible.

Le Dr. Antoine Garnier, médecin cadre spécialiste en médecine interne et expert des processus de gestion de crise, prend la parole. Sa voix est légèrement voilée par le masque. Il lit son bulletin d’information no. 33: «au niveau du CHUV, le nombre de patients Covid est en légère diminution, mais le nombre de patients aux soins intensifs reste élevé.» Ce dimanche, 129 malades de Covid-19 étaient hospitalisés, soit 6 de moins que la veille. Du point de situation, il passe aux mesures toujours valables, aux nouvelles et rappelle aussi qu’un soutien psychologique est disponible pour les collaboratrices et collaborateurs.

Le transfert des sept patients Covid-19 des secteurs MIGH (Médecine interne - Hospitalisation BH16-Nord-Ouest) vers le MEDH (Médecine interne - Hospitalisation BH16) occupe une partie du huddle. Il ne sera pas possible d’accéder aux chambres avant qu’elles soient nettoyées et désinfectées. Il faut aussi éviter les entrées de patients dans les deux unités précitées. Cela aura un impact sur la gestion des flux de patients et la disponibilité des lits.

Quelques collaborateurs posent des questions sur trois masques défectueux dans une boîte et sur la pénurie de surblouses. Antoine Garnier rassure pour les masques, indique la marche à suivre, et dit que la question est connue pour les surblouses, et sera résolue le plus vite possible. Les besoins en gants, masques et surblouses sont énormes dans ces secteurs où les soignants doivent se protéger à chaque entrée en chambre Covid-19. Dans la soirée et la nuit, je découvrirai l’utilisation intense de ce matériel de base. Il faut se couvrir avant d’entrer en chambre Covid et se libérer du matériel exposé avant d’en sortir.

Protection de soi, mode d’emploi

A chaque fois, que le temps passé en chambre ait duré une ou dix minutes, les mêmes gestes: il faut arracher la blouse au niveau du cou, la retirer à l’envers, prendre avec une des mains gantées l’autre gant au niveau du poignet et retourner le gant jusqu’à l’enlever. Ensuite, de sa main libre, répéter l’opération avec l’autre main en prenant garde de ne toucher le gant qu’à l’intérieur. Les surblouses s’arrachent ainsi plus vite qu’elles ne s’enfilent et remplissent tout aussi vite les poubelles. Avant de sortir, il faut se désinfecter les mains, enlever son masque en plaçant ses deux index vers le bord intérieur, sans toucher l’extérieur exposé, et le placer dans la poubelle. Il faut ensuite se désinfecter les mains en chambre encore une fois. A l’extérieur, il faut remettre un masque et se désinfecter à nouveau les mains. Dans la soirée, je laisserai tomber un gant dans une chambre. Voulant le ramasser, la cheffe de clinique qui m’accompagne dit: «non, vous n’avez plus de gant, laissez-le, on le ramassera plus tard.»

Alors que le huddle se termine, je suis encore en tenue civile à côté de l’ascenseur. Je n’ai pas encore enfilé de blouse blanche. Anne Perier s’approche de moi. Elle est infirmière cheffe de service et gère entre 110 et 120 personnes de trois unités. Elle m’accompagne dans un bureau inoccupé pour déposer mes affaires. Peter Vollenweider me cherche une blouse blanche et me donne une carte et ainsi que bons pour que je puisse manger à la cantine du personnel. Je suis prête, je peux commencer mon tour d’horloge.

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Demain, dans le deuxième épisode de cette série, je vous raconterai plus en détail comment le service de médecine interne s’est réorganisé.