| | Interview

«Zoom montre certaines réalités sociales des étudiants qu'on ne devrait pas voir»

Des individus fragmentés, la Zoom-réalité | Pixabay

Ça y est: Michel Porret, emblématique professeur d’histoire moderne à l’Université de Genève, a «basculé dans la partie tragique de (sa) vie», ayant terminé son mandat et sa charge le 31 décembre 2020. Quiconque a déjà fréquenté un séminaire ou un cours de l’historien (et chroniqueur de Heidi.news) peut en attester: l’homme est une bête de scène, un acteur au jeu physique qui se nourrit des réactions de son auditoire. Il revient sur son expérience de l’enseignement en ligne et dit son inquiétude pour l’avenir des études académiques.

«J’ai, durant la première partie du confinement, dû donner des cours et des séminaires en ligne, sur Zoom. Ce n’est pas fameux, mais c’est devenu le lot universel. Ça a rendu les choses délicates, plus pour les étudiants que pour nous. J’ai vu un grand désarroi chez eux, dont beaucoup ont décroché. Nous ne nous voyions plus en chair et en os, ce qui a asséné un coup à la sociabilité intellectuelle et fraternelle qui se crée dans un séminaire, où sont possibles les interactions physiques et morales.»

«Là, nous avons vécu une glaciation, avec des systèmes qui ne fonctionnaient pas toujours très bien et des étudiants qui revenaient, ou pas. Zoom a créé une forme d’inégalité sociale, avec une irruption dans la sphère intime par cette vidéo qui montre ce qu’on ne doit pas forcément voir, comme les réalités socio-économiques des étudiants. Dont certains demeuraient cachés derrière des écrans noirs, ou se levaient pour aller boire. Cela n’arrive pas dans une salle de séminaire, où nous sommes plus ou moins tous sur un pied d’égalité et où tout le monde prend un risque. La prise de parole est devenue plus difficile. Le naturalisme de l’image, et cette parole qui grésille, ont attaqué brutalement ce qu’il y avait de bien dans une salle de séminaire, cette sociabilité et cette communauté intellectuelle. Les dispositifs d’enseignement en ligne, du fait de leur nature technique, ajoutent par ailleurs des éléments d’autorité qui n’ont pas lieu d’être dans l’échange intellectuel.»

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