Scandale de Mancy: une incroyable injustice

Adriana Stimoli

Le scandale de Mancy éclate le 26 janvier 2022, lorsque Heidi.news et Le Temps publient une enquête commune. Le premier article, intitulé «Des enfants autistes maltraités dans l’impunité au foyer de Mancy» dénonce les violences répétées d’éducateurs à la poigne de fer. Plusieurs révélations suivront, notamment le 31 janvier, avec l’empoisonnement suspect de la jeune Malika*, à qui l’on a fait avaler en mars 2021 une poignée de puissants anxiolytiques. L’onde de choc est importante: plusieurs enquêtes sont lancées.

Sept mois plus tard, hélas, aucune n’a encore abouti. Deux enquêtes pénales sont en cours: une sur l’empoisonnement de Malika, avec des perquisitions et quatre membres du personnel prévenus (toujours présumés innocents), l’autre sur l’ensemble des maltraitances infligées aux enfants de Mancy.

Une autre enquête est menée par une sous-commission du contrôle de gestion du Grand Conseil genevois, présidée par le PLR Cyril Aellen, lequel a demandé un coup de main à la Cour des comptes, qui mène ses propres investigations. Leurs conclusions sont attendues pour la fin de l’année.

Avant cela, deux autres enquêtes se sont montrées peu concluantes. La première est celle de la commission de gestion, dirigée par le PLR Jean Romain: elle estimait en décembre dernier avoir «mené des auditions approfondies en entendant toutes les personnes concernées». Selon nos informations, il ne s’agissait que de trois témoins, parmi lesquels la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta, dont la responsabilité était balayée: «[la commission] s’insurge sur le fait que la conseillère d’Etat n’ait pas été informée des faits».

Puis est venue en mars cette année l’enquête confiée par le DIP à Francine Teylouni, ancienne directrice de l’Office de l’enfance et de la jeunesse, et Pierre-Alain Dard, ex-chef de la brigade des mineurs. Le résultat, mis en scène lors d’une conférence de presse de grande ampleur, n’établit pas la liste précise des manquements de l’Etat et pointe la responsabilité de l’ex-directrice de l’OMP, sans l’avoir auditionnée.

Voilà donc trois ans et trois mois que la lumière attend d’être faite sur Mancy. Car le premier signalement des maltraitances remonte au mois de mai 2019, lorsque plusieurs éducateurs remplaçants remettent un procès-verbal au directeur de l’époque du foyer. Des «maltraitances graves» y sont décrites. Des scènes glaçantes, notamment à propos d’un infirmier. «Jean-Louis* projette Diego* au sol dans le couloir. [Il] se met de tout son poids sur lui pour ensuite le traîner jusqu’à sa chambre», lit-on dans le document que Heidi.news a consulté. Mais ni le directeur du foyer, pas plus que l’ancien directeur de l’OMP, ne donneront suite.

Ce n’est qu’en août 2020 que la nouvelle directrice de l’OMP – suspendue en décembre dernier – recevra ce procès-verbal pour lancer quelques mois plus tard sa propre enquête, la plus complète, mais qui restera lettre morte.

Où est l’injustice? Dans cette affaire, les lanceurs d’alerte ont tous été punis ou écartés alors que la plupart des maltraitants n’ont pas été inquiétés.

  • Une dizaine d’éducateurs, souvent des remplaçants, ont parlé des maltraitances dont ils ont été les témoins. Une poignée d’entre eux a accepté de parler à Heidi.news et au Temps, sous couvert de l’anonymat. Toutefois, en raison de craintes pour leur carrière professionnelle, ils ne souhaitent pas aller plus loin.

  • Une poignée de personnes, dont l’ex-directrice de Mancy qui s’est exprimée cette semaine pour la première fois, ont fait un pas de plus, prenant des risques importants pour rétablir la réalité des faits. Elles ont été soit licenciées par le DIP, soit mises à l’écart.

  • Quant aux auteurs des maltraitances, treize personnes ont été identifiées dans la note du 29 mars 2021 transmise au sommet du DIP. Une a été licenciée à l’été 2021, mais par l’OMP, provoquant la colère des syndicats, une troisième – également prévenue dans l’affaire de l’empoisonnement – vient d’être licenciée au 31 août 2022. A notre connaissance, les dix autres seraient toujours employées du DIP, y compris l’infirmier ayant projeté au sol l’enfant dont il s’occupait.

Comment se fait-il que Genève ne parvienne pas à faire toute la lumière sur des maltraitances dont même les Nations unies se sont inquiétées? Qui pense à ces enfants si vulnérables? Ils ont été frappés, privés de nourriture, surmédicalisés, hospitalisés à outrance, laissés dans leurs excréments. Ils ont pourtant des droits. Pourquoi leur rendre justice est-il si lent? L’approche des élections du printemps 2023 ne facilite peut-être pas la recherche de la vérité. Dommage, car les Genevoises et Genevois auraient bien besoin de toutes les pièces du puzzle avant cette échéance.

* prénoms d’emprunt