Le jour où j'ai rencontré deux sœurs ukrainiennes

De gauche à droite, Alina, Nadiia, Marc et Iryna. La doctorante genevoise a organisé le départ d'Ukraine de sa famille ainsi que son arrivée en Suisse. | DR / AS

En 2022, plus de 3000 articles ont été publiés sur Heidi.news, grâce à votre soutien. Vous n'avez sûrement pas eu le temps de les lire tous, alors nous avons demandé à chaque journaliste de vous sélectionner son article qui l’a le plus marqué. Adriana n’oubliera pas sa rencontre à Genève avec des réfugiées ukrainiennes qui habitaient près de Boutcha.

A quelques jours de la fin d’année, un bilan s’impose. L’occasion pour nous, journalistes, de réfléchir à un article dont la réalisation nous a marqués. J’ai décidé de vous parler d’une rencontre. Derrière ce choix, une raison, ou plutôt un constat: c’est une chose que de réfléchir au conflit ukrainien en interviewant des experts en tous genres, c’en est une autre de se trouver face à celles et ceux qui l’ont vécu.

Lire l’article en question: «Nous habitions près de Boutcha, nous avons évité le pire»

En un après-midi brumeux d’avril, je fais ainsi la rencontre de Nadiia et Iryna, deux sœurs ukrainiennes ayant fui la guerre déclenchée par la Russie dans leur pays. Voilà une dizaine de jours qu’elles sont arrivées à Genève. Je les retrouve dans un appartement cossu au centre-ville, chez la personne qui les accueille bénévolement, elles, mais aussi Marc, 5 ans, le fils d’Iryna.

Ce jour-là, la fille de Nadiia, Alina, est également présente. C’est elle qui traduira l’ensemble de nos échanges avec sa mère, sa tante et son neveu. Alina étudie en Suisse depuis bientôt quatre ans. Du haut de ses 23 ans, la jeune femme a organisé, seule, le voyage pour Nadiia, Iryna et Marc. Alina et moi avons presque le même âge mais nous sommes désormais confrontées à des réalités et des préoccupations radicalement différentes.

Avoir fui le pire. L’entretien dure un peu plus d’une heure. Un sujet émerge vite: Boutcha. Cela fait quelques jours que le monde a découvert l’atrocité des massacres commis par l’armée russe dans cette petite ville voisine de Kiev.

«Nous habitions tout près de Boutcha, nous avons évité le pire», lâche Nadiia, l’air grave, après quelques minutes. Alors qu’elle prononce ces mots, son regard bleu acier se fait plus dur. Avant même qu’Alina ne traduise cet échange, je devine la gravité du propos.

Durant notre conversation, c’est une chose qui me frappe: la capacité que nous avons à nous comprendre sans que les mots n’aient toujours besoin d’être traduits. Le ton, le regard, les sourires, les larmes: voilà autant de signes qui nous permettent d’appréhender la direction que prennent nos échanges.

Savoir écouter. Comme jeune journaliste, cette rencontre m’a profondément marquée. Elle m’a fait réaliser à quel point, dans ce métier, l’empathie est une force. S’il est nécessaire de savoir mettre des mots sur les choses – notamment pour en faire un article dont vous ne voudrez pas manquer une ligne – il est plus important encore de savoir écouter nos interlocuteurs et interlocutrices. En particulier quand ils ont pour bagage des blessures et des souvenirs traumatiques.

Tendre notre micro — ou notre plume — à celles et ceux qui ont vu et vécu des réalités difficilement imaginables est une nécessité. Surtout lorsque la guerre fait rage, à nos portes.