«En supprimant Carl Vogt, on oublie une partie des fondements de notre civilisation»

Johann Chapoutot est professeur d'histoire à Sorbonne Universités (Paris), spécialiste du nazisme et de l'Allemagne moderne. | Courtoisie

Uni Carl Vogt a perdu son nom. Sur décision du rectorat, le bâtiment universitaire genevois – dédié à l’environnement, au territoire et à la durabilité – a été débaptisé le 29 septembre 2022. En cause: les idées du naturaliste d’origine prussienne, jugées racistes et sexistes. Son buste à Uni Bastions n’a pas tardé à disparaître lui aussi, remisé sous couvert de rénovation.

Pour l’Université de Genève, l’affaire est entendue:

«[Malgré son rôle déterminant à l’Unige], sa volonté de classer les êtres vivants l’a toutefois conduit à soutenir des thèses détestables sur la hiérarchie des races et l’infériorité du sexe féminin, qui sont à l’évidence incompatibles avec les valeurs de l’Unige, telles que définies dans sa charte d’éthique et de déontologie

Illustre inconnu. Victoire sur l’obscurantisme du passé, ou lâche occultation de l’histoire? La polémique est là, mais une évidence surnage: personne ne connaît vraiment Carl Vogt, au bout du lac comme ailleurs. A quelques exceptions près, dont Johann Chapoutot, professeur à Sorbonne Universités (Paris) et spécialiste reconnu de l’Allemagne des 19 et 20e siècles.

A la demande du groupe de réflexion de l’Unige sur la figuration historique, il a produit une note biographique sur le savant décrié. Nous lui avons demandé de nous éclairer sur celui qu’il dépeint, avant tout, comme un homme des Lumières et un militant d’extrême-gauche. Entretien.

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Potrait de Carl Vogt en gravure, publié à l'occasion de sa mort dans le journal Die Gartenlaube, en 1895. | Wikicommons

Heidi.news – Essayons de dresser un portrait à grands traits du personnage. Carl Vogt est né en Prusse en 1817, dans une famille de radicaux-démocrates qui finiront par émigrer à Berne. Qu’est-ce que cela veut dire, dans le contexte de l’époque?

Johann Chapoutot – Ce qu’on appelle des démocrates dans l’Allemagne post-napoléonienne, après le Congrès de Vienne (1815), ce sont des gens classés à l’extrême gauche. Ils veulent un suffrage universel – masculin, certes – et la démocratie, à rebours du contexte de restauration de l’ordre politique antérieur à la Révolution française. Comme ils reprennent à leur compte l’héritage de la Révolution française, les démocrates sont considérés comme un danger politique et même, à vrai dire, des terroristes. Ils sont soupçonnés d’être de violents jacobins, des guillotineurs et sont pourchassés par le système policier.

«Un militant politique d’extrême gauche»

La porte de sortie pour ces gens-là c’est l’exil, en France pour beaucoup et parfois en Suisse, ce qui est le cas pour une partie de la famille de Carl Vogt. Son père, qui est un universitaire, doit fuir la Prusse après la révolution de 1830 (française, mais avec des répercussions en Allemagne, ndlr.), à cause de la répression très forte qui s’abat alors sur l’université allemande, contre les professeurs et les étudiants soupçonnés de sympathies démocrates. Carl Vogt a alors 13 ans.

Il fait ensuite des études de médecine à Giessen, non loin de Francfort, avant de se tourner vers la chimie. Mais pour des raisons politiques, il finit par rejoindre sa famille en Suisse, à l’âge de 22 ans. Que s’est-il passé?

C’est un militant politique. Qu’elles soient libérales, libérales-démocrates ou démocrates, les associations étudiantes sont très actives depuis les guerres contre Napoléon, entre 1807 et 1815, pour lesquelles elles ont dû fournir des bataillons de volontaires. Elles sont restées à l’université sous forme de fraternités et continuent de socialiser les étudiants, c’est un rôle très important.

C’est dans ce cadre que Carl Vogt a été un militant politique d’extrême gauche et qu’il est inquiété, dans le contexte de répression déjà évoqué. Et aussi, bien sûr, parce qu’il est le fils de son père. Donc il décide de quitter la Prusse pour rejoindre sa famille en Suisse, à Berne, pour terminer ses études de médecine.

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C’est à l’Université de Neuchâtel que Carl Vogt devient spécialiste des animaux, notamment des poissons, auprès de Louis Agassiz (au centre d’une polémique analogue). Puis il passe trois ans à Paris, où il fréquente des révolutionnaires comme Bakounine ou Proudhon. Toujours la politique?

Il y va aussi pour chercher de la documentation scientifique, Paris étant un centre universitaire majeur, et il finit par se voir offrir une chaire de zoologie à Giessen, en 1847. On est alors dans un contexte de libéralisation des universités, prélude à la révolution de 1848 en Allemagne, où il tient un rôle important. Il fait partie des députés dans l’assemblée révolutionnaire de Francfort, qui veulent unifier l’Allemagne et la doter d’une constitution – la plus libérale et démocratique possible, dans son cas.

Il fait même partie du dernier carré de députés qui refusent l’échec de la révolution de 1848 et se réfugient à Stuttgart l’année d’après, pour faire survivre une sorte de Parlement ultime et continuer le combat pour la révolution. Cela fait l’objet d’une violente répression militaire de la part de la Prusse, et il se retrouve contraint de trouver de nouveau refuge en Suisse. C’est là, en 1852, qu’il finit par être recruté comme professeur de géologie à Berne.

«Il a un profil qui serait celui de jeunes scientifiques épouvantés par l’inaction climatique»

Si Carl Vogt est un jeune scientifique doué, on dirait qu’à ce stade de sa vie, il se signale surtout par son militantisme.

Oui. Si je voulais faire une analogie pour comprendre son parcours, il a un profil qui serait celui de jeunes scientifiques brillants d’aujourd’hui, épouvantés par le négationnisme et l’inaction climatique des gouvernements, et qui s’engageraient dans la désobéissance civile. C’est la meilleure comparaison actuelle pour faire comprendre la liberté d’esprit et l’intelligence de cet homme-là, qui s’est mis physiquement en danger pour défendre ce qui lui semblait être une évidence, à savoir l’égalité entre les citoyens et la démocratie.

Venons-en au volet scientifique. Il reste en poste vingt ans comme professeur de géologie à Berne avant de se voir proposer une chaire de zoologie à Genève, en 1872, qu’il accepte. Il s’intéresse à tout, des poissons aux fossiles en passant par l’humain…

Le 19e siècle est le grand siècle en termes de découvertes mais aussi de spécialisation des disciplines. Carl Vogt se qualifie sur beaucoup de sujets qui aujourd’hui nous paraissent lointains, parce qu’on a atteint des niveaux de spécialisation extrême. A l’époque, quand on est zoologue, on s’intéresse à la biologie mais aussi aux fossiles, et donc à la géologie. Dans d’autres domaines du savoir, on a des spécialistes d’arithmétique qui sont aussi des géomètres reconnus, des historiens qui sont aussi philosophes ou géographes. Sa carrière est emblématique de la construction des savoirs au 19e siècle, à laquelle il participe de façon éminente, en tant que chercheur et découvreur, mais aussi comme pédagogue social. C’est un homme de gauche, des Lumières, qui estime qu’il doit faire sortir l’université hors les murs et contribuer à l’éducation populaire.

«Le véritable créateur de l’Université de Genève»

Pourquoi est-il crédité d’avoir réformé l’Université de Genève, dont il devient le premier recteur?

Lorsqu’il est nommé professeur en 1872, Genève ne dispose pas d’une université mais d’une académie, que Carl Vogt, sur les modèles allemands et français, transforme en Université de plein exercice, avec des cursus disciplinaires multiples sanctionnés par des diplômes reconnus dans toute l'Europe. Carl Vogt est, en fait, le véritable créateur de l’Université de Genève, reconnue, structurée comme les autres universités depuis le Moyen-âge.

Venons-en à ses activités de vulgarisateur, au centre des polémiques, du moins quand il évoque la place de l’homme dans le règne animal. De quelle pensée se fait-il le porte-voix?

C’est quelqu’un qui se donne une mission d’éducation populaire, ce qu’on appellerait aujourd’hui la rencontre entre sciences et cité – l’Université de Genève insiste beaucoup aujourd’hui sur ce sujet. Carl Vogt estime que c’est fondamental de diffuser le savoir et l’intelligence, il donne des conférences et publie sur des sujets fondamentaux: qu’est-ce que l’animal, qu’est-ce que l’homme, quelle est l’origine de l’homme et des différentes espèces, etc. Et il publie ses conférences dans des livres bon marché, dans un style vivant et imagé, accessibles aux lecteurs les plus divers, même sans éducation secondaire – plus de 99% des gens à l’époque. Il y accorde beaucoup d’importance.

C’est aussi quelqu’un qui estime avoir face à lui une tradition obscurantiste qu’il faut combattre, et il le fait de manière très vigoureuse. Il ferraille contre l’idéalisme, parce qu’il est toujours tentant de considérer que les êtres vivants sont animés par une âme, un principe spirituel impalpable qui donne vie à l’organisme. Lui estime que tout est assignable à l’existence matérielle du corps, que ce sont les réactions physico-chimiques qui font vivre les organes et exister la pensée. Ce matérialisme fait l’unanimité aujourd’hui en sciences de la vie, mais à l’époque il choque beaucoup. Notamment les différentes églises, qui le voient comme une négation d’un message évangélique et biblique compris au sens littéral.

Ce côté rentre-dedans, pugnace, ça le caractérise?

Oui, dans ce contexte polémique, c’est un combattant. Son parcours, ses écrits, sa vie, montrent bien que c’est un lutteur, y compris physiquement – il en la compacité physique. Il ne s’embarrasse pas de considérations, de pudeur ou de politesse excessives: il a une mission à mener et l’accomplit.

Humaniste, démocrate, progressiste… et raciste

Les reproches faits de nos jours à Carl Vogt concernent son adhésion à des thèses racistes et sexistes. Il reprend à son compte une hiérarchie des hominidés, avec l’homme blanc au sommet, suivi de la femme blanche, puis des hommes et femmes noirs, et enfin le singe. Extrait de ses Leçons sur l’homme: «Le nègre adulte, en ce qui concerne ses capacités intellectuelles, ressemble à l’enfant, à la femme et au Blanc sénile». Comment ces vues s’insèrent-elles dans l’époque?

Le cas Carl Vogt aurait été beaucoup plus confortable à traiter pour l’Université de Genève si on avait eu affaire à un affreux réactionnaire, un royaliste catholique impénitent ou un protestant fanatique. Là ce n’est pas le cas. Il nous pose vraiment problème parce que ce qu’il fait, et qui nous paraît aujourd’hui (et à juste titre) inacceptable, il le fait en tant que scientifique humaniste, démocrate et progressiste.

Que fait-on, quelle activité pratique-t-on quand on est à la pointe avancée de la science comme lui et que l’on pratique une science descriptive comme la biologie (ou la zoologie, la géologie)? On pratique la classification et la hiérarchisation, on hiérarchise pour distinguer les espèces et les individus et montrer que la vie est prise dans un processus d’évolution, selon une idée qui remonte avant Darwin, et que tout n’a pas été créé en sept jours comme le dit la Bible.

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Au fond, lorsque Carl Vogt fait cours ou écrit un livre d’éducation populaire sur l’humanité, il reprend à son compte ce principe évolutionniste, qui nous montre que tout est affaire d’évolution et de progrès. Et c’est illustré par la chaîne humaine qu’il décrit, en anthropologue pratiquant la zoologie, qui va du singe vers l’homme blanc européen du 19e siècle – considéré comme le sommet de l’évolution aux dires d’à peu près tout le monde à l’époque, qu’on soit à gauche, au centre ou à droite. Dans ce contexte épistémique, celui d’une anthropozoologie évolutionniste, l’homme noir est considéré comme un maillon, un moment de l’évolution qui mène de l’animal à l’homme.

On reproche à Carl Vogt d’avoir dit et écrit dans les années 1850-1870 des choses que l’on va retrouver jusque dans les années 1940, 1950 et parfois 1960 dans les manuels de géographie suisses et français. Je vous invite à ouvrir n’importe quel manuel de l’époque: vous y trouvez ces types raciaux, le noir prognathe aux traits épais, qu’on ne situe pas explicitement dans l’animalité mais que l’on montre encore comme singulièrement distinct du blanc, qui est représenté comme éthéré, avec des traits fins et une apparence sublime…

«Un homme de son temps»

Dans une lettre ouverte en forme de BD, où elle demandait en 2020 qu’Uni Carl Vogt soit débaptisé, Juliet Fall, directrice du département de géographie et environnement à l’Unige, écrit en s’adressant fictivement à Carl Vogt: «Même à ton époque, ces idées sont peu crédibles.» Qu’en pensez-vous?

Ce n’est pas ce que dit l’histoire des sciences et pas non plus ce que disent les sources. Lorsqu’on consulte les travaux d’anthropologie raciale en Europe occidentale à la fin du 19e, même après Carl Vogt (mort en 1895, ndlr.), on trouve ces idées-là à peu près partout. Elles ont été renforcées par le darwinisme à partir de 1859 et scellées dans le marbre par le darwinisme social, qui a transposé ces idées de distinction et de hiérarchisation des animaux à la société. Au point que s’est développé un racisme polygéniste, qui estimait qu’on n’avait même pas affaire à une seule espèce humaine mais à plusieurs, et que les non-blancs formaient une espèce animale distincte de l’humanité.

Non, Carl Vogt est un homme de son temps, et parmi les hommes de son temps c’est quelqu’un qui, d’un point de vue politique, est plutôt plus honorable que d’autres, et dont le cas, par conséquent, est d’autant plus intéressant à penser pour un historien et un citoyen. C’est le consensus social assez large, en Europe et en occident, sur l’inégalité des races, qui a rendu la colonisation possible, et possible aussi la perpétuation de l’ordre colonial. Plusieurs millions de visiteurs se rendent à l’exposition coloniale de Paris en 1931!

Je suis très sensible à ces questions en tant qu’historien du nazisme: le nazisme, ne l’oublions pas, est un phénomène qui a surgi du cœur de l’Europe, au cœur du vingtième siècle. Si les idées inégalitaristes, racistes, hiérarchistes de Carl Vogt avaient été minoritaires, jamais ce phénomène atroce n’aurait pu prospérer autant en Allemagne et dans les pays voisins, où les partisans du nazisme, ainsi que les collaborateurs, ont été plus que nombreux.

Le choix de l’occultation?

En tant qu’historien, vous estimez qu’il n’aurait pas fallu débaptiser.

C’est la position que j’avais donnée dans ma note: ce cas est une formidable invitation à faire de l’histoire, c’est-à-dire à réfléchir intelligemment à ce qui nous structure. En supprimant Carl Vogt, on fait le même geste que celui qui consiste à oublier une partie des fondements de notre civilisation européenne occidentale-américaine, qui a permis la dévastation du monde, par un capitalisme extractiviste forcené, la colonisation et l’esclavage. Ces phénomènes-là, d’avilissement et d’exploitation de l’individu, comme d’ailleurs de l’environnement, ce rapport utilitariste et violent au monde, étaient monnaie courante sur notre continent et dans notre civilisation, et ça a permis les horreurs dont nous parlions à l’instant.

Ensuite, le rectorat de l’Unige a pris une décision qui tient compte de l’émotion sociale, ainsi que de l’état de la société et des débats qui la traversent. La position d’un scientifique n’est par définition pas toujours celle d’une instance qui a la charge d’une communauté.

Vous n’avez pas été suivi par le groupe de réflexion de l’Unige, présidé par Samia Hurst, qui a recommandé à l’unanimité de renommer Uni Carl Vogt. Que préconisiez-vous?

Une de mes suggestions était de mettre en place des panneaux explicatifs et de donner des cours consacrés à cet héritage embarrassant. Embarrassant car c’est un homme de progrès, un homme des Lumières, et en même temps un homme qui dit des choses inacceptables et atroces de notre point de vue. Notre travail d’historiens, et au-delà notre travail d’universitaires, c’est d’essayer de comprendre comment ces idées ont pu être acceptables et acceptées, audibles et dicibles. Y compris par des gens tout à fait estimables, comme l’était Carl Vogt.


[17 oct. 2022: réponse sur la contribution des réformes de Carl Vogt amendée pour tenir compte du fait qu’en tant qu’académie réformée, Genève dispensait des cours structurés avant d’être officiellement transformée en université.]