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Comment la fermeture des écoles a creusé les inégalités entre élèves

Des chaises et des tables stockées dans le coin bibliothèque d'une classe à Rolle, début mai 2020. | KEYSTONE/Laurent Gillieron

La fermeture des écoles suisses en mars dernier a suscité d’importantes craintes. Les élèves vont-ils prendre du retard? Les inégalités vont-elles s’accentuer? Autant de questions posées par les enseignants et les autorités. Depuis, de nombreuses études, dans le monde entier, ont analysé cette période hors du commun. Concernant le cas de la Suisse, celle de Martin Tomasik, professeur à l’Institut pour l’évaluation de la formation de l’Université de Zurich, publiée dans International Journal of Psychology, se distingue par son ampleur. Elle conclut que l’école à distance a freiné l’apprentissage des élèves du primaire et fortement accentué les inégalités. Interview.

Heidi.news – Qu’avez-vous analysé dans vos travaux?

Martin Tomasik – La fermeture des écoles a engendré d’intenses réflexions, qui ont donné lieu a pas mal de spéculations. Depuis mars, de nombreux chercheurs ont publié des travaux basés sur des enquêtes auprès des parents et des élèves. Mais il nous manquait une preuve directe des conséquences de cet épisode sur la progression des élèves. Par chance, nous avons pu accéder à des données qui nous ont permis de comparer l’apprentissage avant et pendant la fermeture des écoles.

De quoi s’agit-il concrètement?

Nous avons travaillé avec les données d’un outil appelé Mindsteps, développé par l'Institut pour l'évaluation de la
formation. Il s’agit d’un système en ligne qui vise à mesurer les compétences des élèves. Il est utilisé depuis environ deux ans dans quatre cantons alémaniques: Bâle-Ville, Bâle-Campagne, Soleure et Argovie, pour les élèves de la 3e à la 9e (soit de la 5e à la 11e Harmos). Le fonctionnement est le suivant: les enseignants demandent aux élèves de passer une évaluation sur Mindsteps, par exemple pour voir s’ils doivent adapter leur manière d’enseigner ou si les élèves progressent comme prévu.

Nous avons pris en compte et analysé plus de 28'000 tests d’allemand et de mathématiques qui ont eu lieu durant les deux mois qui ont précédé le confinement et durant les deux mois du confinement, ce qui nous a permis de comparer les deux périodes.

Qu’avez-vous découvert sur l’apprentissage des élèves?

Nos analyses montrent que le confinement n’a pas ralenti les élèves du secondaire. En revanche, en primaire, l’impact est spectaculaire. Les progrès des élèves ont été en moyenne divisés par deux. Notre seconde conclusion, encore plus frappante, est que l’hétérogénéité entre les élèves du primaire a explosé. Certains ont désappris, d’autres ont stagné, d’autres encore ont profité de la situation et fait d’importants progrès.

Comment expliquer cet impact beaucoup plus fort sur les plus jeunes?

Nous n’avons pas testé les éventuels facteurs explicatifs de nos résultats. Mais on peut supposer que plus un enfant est jeune, plus il dépend de sa famille pour apprendre, or les situations des familles sont très diverses. Les élèves du secondaire sont plus indépendants, plus organisés et ils savent davantage utiliser les outils informatiques.

Dans des circonstances où l’école est mise en sourdine, les explications concernant l’hétérogénéité accrue sont aussi à chercher du côté de l’enfant et de sa famille. Le statut socio-économique a certainement joué un rôle. Un parent qui a un niveau d’éducation plus élevé est plus facilement en mesure d’aider son enfant, de lui fournir un endroit adapté pour étudier ou encore les bons outils.

On peut aussi supposer que les enfants plus jeunes sont plus vulnérables aux difficultés de leur entourage liées à la pandémie, notamment économiques. Cela me fait penser aux travaux du chercheur américain Glen Elder, qui a étudié l’impact de la Grande récession sur les familles. Dans cette période marquée par un fort taux de chômage et une très grande incertitude, les enfants plus âgés ont gagné en indépendance et acquis de nouvelles compétences. Les plus jeunes, en revanche, ont beaucoup souffert du stress de leurs parents, de leurs problèmes financiers, et ont été plus souvent victimes de violences.

Le fait que vous n’ayez constaté aucun ralentissement des connaissances des élèves du secondaire, c’est plutôt surprenant, non? Au vu des échos des écoles et des familles, on ne s’attendait pas à cela…

Il est intéressant, à cet égard, de noter que tout ce que nous avons entendu depuis mars à ce sujet ne reposait pas sur des données objectives. Après, nous nous limitons à mesurer les progrès dans l’apprentissage sur une courte période, alors que l’école, c’est bien plus que cela. Il y a certainement des effets psychologiques et sociaux.

Quels enseignements tirez-vous des résultats de votre étude?

Du point de vue social et de l’égalité entre les élèves, nos résultats plaident pour éviter à tout prix la fermeture des écoles, surtout les écoles primaires. Si une fermeture des écoles secondaires doit malgré tout avoir lieu, il serait pertinent de réfléchir à une manière d’utiliser l’espace et les ressources ainsi libérés pour que les élèves de primaire puissent continuer de se rendre en classe.

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