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Sauver l'emploi? Les cantons ratent ce que la Confédération avait réussi

Marc Guéniat

Vaud s'est montré le plus malin, mais Genève ne sait pas où trouver les 90 millions dont aurait besoin son économie.

En mars, le problème épidémiologique posé par le Covid-19 était presque inconnu. Mais la réponse politique s’est révélée cohérente: des mesures de santé publique drastiques accompagnées d’un traitement palliatif lisible et substantiel pour éviter les faillites et le chômage de masse. Tandis que les dégâts s’intensifiaient dans le monde, la Suisse n’était pas loin d’affronter la tempête avec sérénité. On vantait le modèle national.

Mais pour cette seconde vague, l’incertitude est complète alors qu’une crise profonde se dessine. La lassitude et la peur s’immiscent dans les cerveaux. L’immédiateté des restrictions sanitaires, décrétées à un rythme frénétique par les exécutifs, contraste avec la lenteur des processus censés en juguler les effets économiques.

Une menace à plusieurs étages. En plus des restaurateurs, des professionnels du tourisme ou de la culture, c’est toute la consommation nationale qui est touchée. En évoquant la compétitivité de la Suisse, les milieux économiques et politiques aiment rappeler qu’un franc sur deux de son PIB est généré à l’étranger. Il est urgent de se souvenir que le second franc résulte d’une dépense faite entre Genève et Saint-Gall.

Jusqu’à cette crise, ce paramètre a pu être négligé en raison du fort pouvoir d’achat des Helvètes, aidé du faible taux de chômage. Désormais, sans une intervention résolue des pouvoirs publics, la donne pourrait changer radicalement et affecter d’autant la consommation.

Par ailleurs, les mesures sanitaires accélèrent le changement des modes de consommation. En mai, une étude menée par Deloitte montrait que les achats en ligne avaient fortement augmenté durant le semi-confinement. La deuxième vague va accentuer cette tendance, loin d’être indolore pour l’emploi et les finances publiques. Car la facture de ces emplettes numériques est fiscalisée parfois bien loin du lieu où s’effectue la dépense, que ce soit via LeShop (Vaud), Coop (Bâle), Zalando (Allemagne) ou Amazon (Luxembourg). L’addition, en revanche, sera bien locale.

Apprentissage cantonal. Pourquoi, face à une telle menace, des mesures claires ne sont-elles pas prises en cette fin d’année? Notons que le contexte institutionnel a changé. En mars, le Conseil fédéral s’était doté des pleins pouvoirs que lui confère la loi sur les épidémies. Après une période d’union sacrée, les cantons et les Chambres fédérales ont critiqué cette omnipotence et légitimement exigé qu’on leur restitue leurs prérogatives. Ce transfert de compétences est la source du chaos actuel.

Car les cantons n’étaient pas aux commandes ce printemps. Sans être passifs pour autant, ils subissaient les évènements. Cette fois, c’est plus grave, parce qu’ils dirigent les opérations.

Ils gouvernent par décrets pour ce qui est des mesures sanitaires. Mais la plupart doivent passer par leur parlement pour débloquer des aides. Le temps législatif est simplement trop lent pour offrir une réponse satisfaisante à la propagation éclair du virus.

Dans ce registre, le canton de Vaud s’est montré le plus malin. Son plan de soutien à l’économie et aux plus vulnérables, évalué à 115 millions de francs, a été inclus de manière anticipée – en avril déjà! – dans les comptes 2019, validés par le Grand Conseil. Dès lors, par un simple arrêté cantonal, Vaud s’offre le luxe de ne pas perdre de temps.

De son côté, l’exécutif genevois constate que 90 millions de francs sont nécessaires pour soutenir les secteurs sinistrés (hôtellerie, évènementiel, etc.). Pour autant que les projets de loi soient adoptés par le Grand Conseil, les députés peuvent refuser leur traitement en urgence et les attaquer par référendum. L’hypothèse ne peut être écartée: l’UDC et le MCG n’ont-ils pas contrés, en juin, un fonds de 15 millions de francs destinés aux plus démunis?

Acompte confédéral. Pour sa part, la Confédération a prolongé son dispositif (chômage partiel, APG, aides sectorielles). Mais les cantons seraient mal avisés de trop miser sur un soutien venu de Berne. La loi fédérale Covid-19 prévoit des fonds pour les «cas de rigueur», financés à parité par la caisse fédérale et les cantons. Cependant, sur les 200 millions de francs ainsi alloués, Genève ne pourra en briguer que 13,8 millions et Vaud, 17,7. Ce montant devra être revu «à la hausse», se persuade le Département genevois des finances, sans dire comment.

Certes, l’enveloppe globale n’est qu’un «acompte», a précisé le conseiller fédéral Ueli Maurer. Ce qui ne l’a pas empêché d’ajouter que le canton de Genève «a les moyens de résoudre lui-même ses problèmes.» Il a peut-être raison, mais son dédain en dit long sur l’état d’esprit des autorités.

La base même du mécanisme de la loi Covid-19 paraît insatisfaisante. Voté en septembre alors que l’épidémie était sous contrôle, le texte dispose qu’une entreprise doit avoir perdu au moins 40% de son chiffre d’affaires pour obtenir un soutien. Effet de seuil garanti. Pire, les aides à fonds perdus ne dépasseront pas 10% du revenu des années précédentes. Pour les restaurateurs, nombreux à avoir enregistrés une perte de 50%, cela ne suffira pas pour éviter les drames.

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