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Il a habillé la présidente de la Confédération, mais ne sait pas comment finir le mois

Camille Barki. Photo: Heidi.news

Camille Barki a fêté ses 56 ans jeudi 19 novembre. La fête a été sobre et pas franchement joyeuse: le gérant de la boutique de vêtements qui porte son nom prépare la fermeture de sa raison de vivre, de son petit nid perché dans les rues pentues de la capitale vaudoise. «Je dois tout vendre, même le mobilier, pour limiter la casse et tenter de rembourser mes dettes.» Assis sur un banc à côté du café des Artisans, Camille en a les larmes aux yeux. Il se sent abandonné par les autorités, par sa banque, par sa gérance. Sa situation professionnelle et personnelle s’est dégradée cette année au rythme des restrictions liées au Covid, jusqu’au naufrage.

De la boutique Camille qui dégageait un chiffre d’affaires annuel moyen de 500’000 francs, comptait une employée à 50% et permettait au propriétaire de s’octroyer un salaire d’environ 5000 francs par mois, il ne reste qu’un peu de mobilier (qui sera vendu dès lundi) et des dettes. «J’ai dû licencier ma vendeuse en début d’année et renoncer à me verser un salaire.» Pourtant, et grâce notamment à un prêt Covid contracté au printemps, il réussit à réceptionner sa collection de vêtements printemps-été, malgré les difficultés de transports et de douanes. Elle se vend en six semaines et permet de renflouer un peu la caisse. Au mois de mai, en 15 jours d’ouverture, iI enregistre un chiffre d’affaires plus élevé que le mois entier en 2019. Mais ça ne suffit pas.

L’été est cruel pour Camille. N’ayant plus assez de ressources, il ne peut pas investir les 100’000 francs nécessaires à sa collection automne-hiver. Le chiffre d’affaires s’effondre, la banque bloque son compte. Il ne se résout pourtant pas à envisager la faillite, espérant obtenir un geste pour faire survivre son affaire. Rien à faire: l'époque profite aux géants comme Amazon ou Zalando, comme le montrait notre enquête de la semaine dernière, d'où le projet de Heidi.news d'encourager les circuits courts et les enseignes de proximité.

La situation du styliste est kafkaïenne. Il aurait droit au chômage, pour autant qu’il mette sa boutique en faillite. Une perspective impossible à envisager: la boutique est viable en temps normal. «Ce serait aussi une blessure morale et affective trop dévastatrice pour moi. Et puis, je ne pourrais pas rembourser mes dettes, ce à quoi je tiens.» Alors il a décidé de fermer, sans faillite. «J’ai envoyé la dédite de mon bail pour fin janvier 2021. Mais ma gérance a avancé la date de résiliation au 30 novembre, avec obligation de payer tout de même le loyer, environ 4000 francs par mois, jusqu’à la fin effective du bail en janvier. C’est trop précipité, trop brutal. Avec les difficultés rencontrées depuis le début de l’année, j’ai des arriérés de loyers et mon dossier à la banque est passé aux affaires spéciales. Je n’ai même plus accès au compte de la boutique.»

Son but: réussir à rembourser les 130’000 francs de pertes cumulées (TVA, LPP, loyers, et les 40’000 francs de prêts Covid), en vendant tout. Et sortir de 2020 avec une vie devenue fragile, à reconstruire.

Les exemples à la Camille se multiplient dans nos villes. Lui est un personnage lausannois bien connu. Il a habillé les femmes, et un peu les hommes, depuis plus de 25 ans. Les marques de grands créateurs ont côtoyé des trouvailles locales. Sa clientèle était fidèle: des étudiantes pendant les soldes, des élégantes qui cassaient leur tirelire, des conseillères d’Etat et autres responsables politiques, des capitaines d’industrie. «Ce qui compte pour moi, c’est le contact, pas l’épaisseur du porte-monnaie.» Pudique, il n’aime pas trop dévoiler les noms de ses clientes les plus célèbres. Une manière de les préserver avec tact et élégance, justement.

Entrer dans sa boutique en quête d’une robe, d’un chemisier ou d’une ceinture, c’est se laisser conseiller par un homme au goût sûr, attentionné et qui ne laisse pas repartir une cliente avec une pièce qui ne lui va pas. Camille a toujours préféré le bon habit sur la bonne personne que les mirages de l’argent facile. Il a travaillé pour Hermès comme pour H&M, mais ne se sent (ou se sentait) chez lui que dans sa boutique. Ses clientes, devenues amies pour certaines, viennent autant de Lausanne que de Genève, de Zurich et même de Londres, Paris et Milan. Les restrictions de voyage liées à la pandémie, la fermeture printanière et le manque de liquidités ont sapé les finances de l’enseigne et fait sombrer Camille dans le désarroi le plus total.

En plus des profondes blessures psychologiques, le cinquantenaire est confronté à la peur du lendemain: «Comment vais-je faire pour payer mon logement? Me nourrir? Vivre tout simplement?» Sa sœur lui donne de l’argent chaque semaine pour manger. Frugal, Camille a encore perdu du poids. Et la semaine qui s’annonce avec la vente des meubles et la fermeture s’annonce difficile pour lui. Les aides supplémentaires proposées par le Conseil fédéral mercredi ne changeront rien. C’est trop tard. Le mal est fait.

Combien de Camille vont-ils baisser définitivement le rideau à la fin du mois, de l’année ou au début 2021?

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