| | News

EXCLUSIF - Tamedia s'arroge la part du lion de l'aide fédérale à la presse

En raison de son intérêt pour le débat public, cet article est exceptionnellement publié en accès libre. Heidi.news vit de ses abonnés, sans publicité. Rejoignez-nous, à partir de 16 francs par mois!

90 millions de francs. C’est le montant des économies annuelles que réaliseront les éditeurs de journaux imprimés par le biais d’un rabais sur la distribution si le Conseil national entérine, jeudi 10 septembre, le «train de mesures en faveur des médias». Cette aide dite indirecte profitera principalement aux grands groupes de presse alémaniques dont certains génèrent, année après année, d’importants profits: 97,8 millions de francs pour Tamedia en 2019. En revanche, la plus grande incertitude plane sur l’aide aux médias en ligne, comme Republik à Zurich ou Heidi.news à Genève, proposée par le Conseil fédéral.

Pourquoi c’est important. En déposant un paquet ficelé en avril dernier, l’exécutif a conçu son projet de façon à soutenir l’ensemble du paysage médiatique suisse: la presse imprimée, les radios et télévisions locales ainsi que les médias en ligne. Ces mesures sont destinées à préserver la diversité de la presse. La baisse structurelle de la publicité et la crise aigüe provoquée par la pandémie de Covid-19 font peser une menace existentielle sur le modèle économique de certains médias du pays.

Générosité sénatoriale. Ce contexte explique pourquoi les journaux imprimés ont été particulièrement choyés. Allant plus loin que le Conseil fédéral, le Conseil des Etats a décidé, en juin, d’étendre l’enveloppe qui lui est destinée. D’une part, il a prévu d’allouer 50 millions de francs de rabais à la distribution postale, dite tardive. D’autre part, il a écouté les éditeurs en ajoutant 40 millions de francs en faveur de la distribution matinale des journaux, effectuée par porteur, par des entreprises mandatées par les éditeurs.

LIRE AUSSI : Comment la droite et les éditeurs alémaniques tentent de saborder l’aide aux médias en ligne

Enfin, il a appuyé une proposition du Conseil fédéral consistant à supprimer l’exclusion des journaux dont le tirage dépasse 40’000 exemplaires. Seul le vaudois 24 Heures atteit ce seuil en Suisse romande. Désormais, tous les quotidiens et hebdomadaires vendus par abonnement qui paraissent au moins une fois tous les quinze jours et qui s'adressent à un large public peuvent y prétendre. Les gratuits comme 20 Minutes en sont donc privés.

Tamedia, le grand gagnant. Heidi.news est en mesure de révéler les économies dont bénéficieraient, dès l’année prochaine, les groupes de presse, sous forme de rabais à la distribution (voir l’infographie ci-dessus). Il s’agit d’estimations, car cette aide dépend du tirage des titres, qui varie d’une année à l’autre. Par ailleurs, le barème des rabais est dégressif: plus le tirage est élevé, plus le rabais est faible. Ces incertitudes font que l’Office fédéral de la communication n’est pas en mesure «d'évaluer les aides dont pourraient bénéficier un titre ou un groupe de presse. Sa répartition sera calculée sur la base des quantités effectivement expédiées». Compte tenu de ces inconnues, nous avons attribué dans nos calculs les rabais de façon linéaire en fonction du tirage total des groupes de presse.

Sans conteste, le grand gagnant de l’opération parlementaire se nomme Tamedia (aujourd’hui une entreprise de TX Group), qui s’est taillé une part de marché de 42% outre-Sarine et de 69% en Suisse romande, selon la dernière étude de l’institut Fög consacrée à la qualité des médias. L’introduction d’un rabais sur la distribution matinale lui profite particulièrement, puisqu’il possède 37% des journaux livrés de cette manière, sur un total de 270 millions d’éditions annuelles dans le pays. Editeur de la Tribune de Genève, de 24 Heures et du Tages-Anzeiger, le groupe zurichois raflerait ainsi 25% de l’aide indirecte, soit 22,8 millions de francs chaque année pendant dix ans.

La réduction des coûts dont bénéficierait Tamedia dès l’année prochaine s’ajouterait aux 23 millions de francs annuels qu’il entend économiser entre 2021 et 2023, notamment en sabrant dans l’effectif des rédactions.

Manne salvatrice. En deuxième position avec 15,5 millions de francs se trouve CH Medien, une co-entreprise entre les titres régionaux du groupe NZZ et ceux d’AZ Medien. Signe de l’importance des nouvelles mesures, 90% de ses journaux, comme l’Aargauer Zeitung ou la Luzerner Zeitung, sont distribués le matin.

En cinquième place, avec 3,6 millions, figure le premier romand, ESH Médias, qui édite La Côte et Le Nouvelliste. Pour le quotidien valaisan, la distribution matinale est tout aussi vitale, puisque 80% de ses exemplaires atteignent les lecteurs de cette façon, ainsi que l’a déclaré la conseillère aux Etats Lisa Mazzone (V/GE) lors des débats.

La catégorie divers comprend des centaines de titres indépendants comme Le Courrier, la Weltwoche et la Wochenzeitung.

Si ces mesures sont validées par le Parlement, elles entreraient en vigueur dès l’année prochaine. Dans l’intervalle, les éditeurs bénéficient de l’aide d’urgence de 70 millions de francs décidée en raison de la pandémie. Tous ne sont pas à la peine: certains groupes comme Tamedia et Ringier se sont beaucoup diversifiés et génèrent l’essentiel de leurs bénéfices via des sites de e-commerce.

Sortir de la crise, la newsletter qui aborde les enjeux de la sortie de crise selon une thématique différente

Lire aussi