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Aide à la presse: pour quelques millions de plus

Serge Michel

Il n’y a que les imbéciles, dit-on, qui changent pas d’avis. Et des imbéciles, il n’y en a pas à la direction de Tamedia (désormais filiale de TX Group), premier groupe de presse suisse, avec 33 titres et 3700 employés en tout.

Longtemps, le groupe a affirmé ne pas être intéressé par les aides publiques à la presse (tant pis s’il en touchait déjà à hauteur de plusieurs millions par an avec l’aide indirecte à la distribution). Au moins, c’était cohérent avec l’hostilité affichée par les dirigeants du groupe à l’égard de la SSR et des médias publics. Une étude alémanique montre ainsi à quel point 20 Minuten, le plus gros tirage de Suisse, a relayé favorablement l’initiative No Billag, balayée en votation en mars 2018.

De fait, en cette même année 2018, les revenus publicitaires ont connu une chute importante et les dirigeants de Tamedia ont changé d’avis. Pourquoi pas de l’aide publique, se sont-ils dit, mais il faut que cela vaille le coup. Deux ans plus tard, leurs vœux pourraient bien être exaucés.

Selon des chiffres obtenus en exclusivité hier par Heidi.news, Tamedia pourrait se tailler la part du lion de l’aide fédérale à la presse, telle que prévue par la commission des transports et des télécommunications. Elle proposera ses conclusions au vote du Conseil national jeudi prochain, le 10 septembre. Ce sont là des estimations, en raison des variations de tirage:

22,8 millions de francs par an pendant dix ans, soit 25% du gâteau.

Pourquoi pas? Si Tamedia est le plus gros éditeur du pays, avec 16% des journaux livrés par la poste et 37% des journaux livrés par porteur tôt le matin, il n’est pas anormal qu’il obtienne davantage qu’un petit journal local.

Voici pourtant quelques pistes pour prolonger la réflexion.

  • Cette aide fédérale, sous forme de rabais à la distribution, vient en soutien d’un modèle ancien et en déclin: les éditions imprimées et le transport de papier d’un point A au point B. Certes, beaucoup apprécient encore de tourner les pages d’un journal payant (les titres gratuits sont exclus du dispositif). Mais pour combien de temps? Et combien de jeunes le font?
  • Tamedia, qui reçoit la plus grosse part du gâteau, est aussi le groupe dont les bénéfices nets sont les plus importants (près de 100 millions l’an dernier) et qui verse chaque année des dividendes à ses propriétaires.
  • Ce groupe, qui devrait recevoir 22,8 millions d’aide publique par an, vient d’annoncer de nouvelles mesures d’économies sur trois ans, pour un montant annuel de… 23 millions. Cela va se traduire par des licenciements dans des rédactions dont le travail est indispensable au fonctionnement de notre démocratie.
  • Tamedia, qui détient 69% de parts de marché en Suisse romande et 42% en Suisse alémanique, n’apprécie pas la concurrence, si modeste soit-elle. Le groupe a donc œuvré pour convaincre les parlementaires de scinder le paquet proposé par le Conseil fédéral et couler le soutien prévu aux médias en ligne comme Republik à Zurich, Heidi.news à Genève, Bon pour la tête à Vevey.

Tout n’est pas joué. Jeudi 10 septembre, il suffit que quelques parlementaires s’y rallient pour préserver le paquet préparé par les services de Simonetta Sommaruga.

Un regret, cependant. Ce débat se déroule dans l'indifférence, malgré l’importance des sommes en jeu, malgré que cet argent provienne de nos impôts, malgré le rôle essentiel de la presse dans notre pays. Une audition parlementaire mardi prochain, à laquelle Heidi.news devait participer, a été annulée, faute de députés intéressés. Fin août, TX Group présentait ses résultats semestriels et détaillait les coupes prévues de 70 millions de francs sur trois ans. Dans toute la Suisse, seuls sept journalistes ont pris la peine de participer à cette conférence téléphonique (ils sont des dizaines pour des événements équivalents dans d'autres secteurs). Sur les sept, cinq ont posé une question. Parmi lesquels deux Romands; Marc de Heidi.news en faisait partie.

Alors c’est le slogan du Tages-Anzeiger des années 1990 qui nous anime: «wir bleiben dran». Nous persévérons, nous restons sur le sujet, nous sommes bien accrochés au bastingage de l’actualité. Heidi.news vient de lancer le nouveau média sur la Genève internationale, Geneva Solutions, dirigé par la journaliste suisso-britannique Kasmira Jefford. Nous vous préparons une série de nouveautés et de surprises ces prochaines semaines, à commencer demain par l’édition dominicale de notre newsletter: Heidimanche!

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