Ce que QoQa a appris en levant un million grâce à la «tokénisation»

Pour l'occasion, QoQa a créé une version physique de son jeton Q Brew. | QoQa

L'entreprise spécialisée dans la vente numérique voit dans les jetons crypto une opportunité pour renforcer les liens avec sa communauté.

Un million de francs levés en 22 minutes pour une «brasserie tokénisée»? C’est l’étonnant tour de force réalisé par QoQa, entreprise spécialisée dans la vente numérique, en mai 2022. Deux représentants de QoQa étaient présents jeudi 3 novembre à la masterclass «Tokenisation, une révolution pour les PME?» organisée par Heidi.news.

L’occasion pour la société de partager son expérience dans un domaine émergent, de donner des nouvelles de son projet «QoQa Brew», ainsi que des conseils et mises en garde pour ceux qui voudraient se lancer dans l'aventure crypto.

De quoi on parle. D'habitude, quand on investit dans une entreprise, on possède un titre financier, comme une action. Avec la «tokenisation», ces titres sont entièrement numérisés, ce sont des jetons cryptographiques incorporés dans une blockchain.

Dans le cas de QoQa Brew, les tokens sont des jetons numériques qui ont la qualité juridique d’un bon de participation, des actions sans droit de vote qui prouvent que l'on possède une partie du capital de la future brasserie.

Par rapport à un titre traditionnel, les jetons ont plusieurs avantages:

  • Ils sont facilement échangeables, soit de gré à gré, à la manière des cryptomonnaies, soit en passant par une plateforme d’échange, comme TDX, une infrastructure gérée par Taurus, partenaire de QoQa. Une opportunité pour les petites entreprises qui souhaitent accéder au marché secondaire.

  • La tenue du registre des actionnaires est facilitée. Jacques Iffland, avocat et président de la Capital Markets and Technology Association (CMTA), rappelle que le suivi d’un tel registre est souvent un défi pour les entreprises. Entre les actionnaires qui perdent leurs titres, les transmissions qui n’ont pas été annoncées ou correctement réalisées … Dans le cas d’une action tokenisée, la propriété suit le jeton, et peut donc toujours être établie.

  • Des dividendes qui peuvent être versés automatiquement, en fonction du nombre de jetons détenus pour chaque actionnaire.

  • Le développement d’une dimension communautaire. Les jetons peuvent être associés à des privilèges. Dans le cas de QoQa Brew, tout détenteur peut bénéficier d’une bière gratuite à chaque visite.

  • La sécurité. Inscrit dans un registre distribué, un même jeton ne peut pas être dupliqué.

Pourquoi ça n’a pas été si facile. Si la tokenisation s’accompagne d’avantages indéniables pour les entreprises, elle n’en est pour l’heure qu’à ses balbutiements. Et pour cause. «Nous ne sommes pas des spécialistes du sujet, relève Bryan Cornelius, responsable de l’innovation chez QoQa. Nous avons donc découvert au fur et à mesure toutes les questions, en particulier juridiques, qu’une telle procédure soulevait.»

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«On a l’impression d’avoir créé une jurisprudence», ajoute son collègue Joann Dobler, responsable du numérique. Un «véritable défi» qui a nécessité pour l’entreprise de s’entourer d’avocats afin de mener le projet dans le respect des contraintes réglementaires. QoQa a aussi été en contact avec l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma).

Ce n’est en effet que depuis le 1er août 2021 que la Suisse a adopté sa loi sur la technologie des registres électroniques distribués – lesquels incluent la blockchain, faisant de notre pays l’un des tout premiers pays à reconnaître juridiquement des droits inscrits sur un registre distribué. Peu d’entreprises ont pour l’instant tenté l’aventure. On pourra citer, en plus de QoQa, le cas de Magic Tomato.

Bryan Cornelius tient à souligner que la tokenisation était un moyen et non une fin en soi:

«Notre projet de brasserie aurait vu le jour quoi qu’il arrive. La tokenisation s’est avérée être le bon support pour permettre à notre communauté de s’investir dans le projet.»

L’entreprise s’était précédemment illustrée en acquérant un tableau du célèbre peintre Picasso en 2018, permettant à 25'000 personnes d’en devenir les co-propriétaires. «Si nous devions lancer ce projet aujourd’hui, nous le ferions grâce à la tokenisation», affirme le responsable de l’innovation de QoQa.

Si QoQa a levé un million de francs en 22 minutes, grâce à l’investissement de 2000 personnes devenues co-propriétaires de la future brasserie, l’opération a aussi généré de la frustration. «De nombreux QoQasiens (le nom donné aux membres de la communauté, ndlr.) nous ont fait part de leur déception de n’avoir pas pu participer», relève Joann Dobler.

Les équipes de QoQa ont aussi été confrontées à des questions qu’elles n’avaient pas anticipées. «On nous a par exemple interrogés sur la dimension écologique des cryptomonnaies», sourit Bryan Cornelius. D’autres personnes ont pointé du doigt la spéculation entourant ces nouvelles monnaies. Sur ce point, le responsable de l’innovation se veut rassurant:

«Notre jeton est rattaché à quelque chose de physique, une brasserie, et des privilèges concrets, comme le fait de bénéficier d’une bière gratuite à vie. On est loin du côté abstrait de certaines démarches uniquement numériques, avec des valorisations extrêmes.»

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La suite. La prochaine étape consiste pour l’entreprise Taurus à émettre les fameux jetons de QoQa Brew, lesquels ne pourront pas être échangés avant 2023 (une période de blocage que l’on retrouve souvent dans ce type de levée de fonds). La communauté de QoQa pourra également voter sur le nom, le design et le logo de la brasserie – un vote qui ne sera pas limité aux seuls détenteurs du jeton –, laquelle s’installera dans les locaux du quartier général de l’entreprise, à Bussigny.

QoQa a l’intention de développer d’autres projets qui pourront s’appuyer sur la tokenisation. «C’est un premier pas que nous avons fait dans l’écosystème, d’autres suivront», déclare Bryan Cornelius. Mais Joann Dobler avertit:

«Ce n’est pas parce que QoQa l’a fait que n’importe quelle autre entreprise doit le faire. Nous avons investi de l’argent pour mener à bien ce projet et nous voulons maintenant rentabiliser notre mise. De plus, ça fait vraiment sens pour nous d’offrir à notre communauté des moyens innovants de participer.»

D’autres possibilités à expérimenter. Pour Jacques Iffland, la tokenisation ouvre de nouvelles opportunités. «Grâce aux smarts contracts, il est possible d’inscrire des opérations qui peuvent être exécutées automatiquement lorsque les conditions sont réunies, comme un transfert d'actions en cas de cession d'entreprise», explique l’avocat. Une manière d’automatiser des dispositions contenues dans des conventions d’actionnaires.