Numérique, la guerre en Ukraine ouvre une nouvelle ère dans les conflits armés

Stéphane Duguin

L'évolution technologique a toujours transformé la doctrine militaire et, de façon mécanique, a régulièrement entraîné des changements profonds dans le droit des conflits armés. Cela s’observe notamment dans l’adaptation des conventions de Genève à l’ère industrielle.

Cent jours après l’invasion de l’Ukraine, nous assistons à un changement de paradigme. L’interconnexion (et la synchronisation) d’attaques militaires traditionnelles, d’opérations de désinformation massives et de campagnes de cyberattaques bouleverse la donne. Cette invasion, et l’usage massif de moyens numériques, a ouvert une nouvelle ère dans les conflits armés.

L’ampleur du numérique dans cette guerre est sans précédent. Que ce soient des attaques contre les systèmes, des campagnes de désinformations ou de surveillances numériques, cette hybridation a un impact direct sur le temps (quand la guerre a commencé), l’espace (où se passe la guerre) et les belligérants (qui est en guerre). En effet, dans le cyberespace, la guerre en Ukraine n’a pas commencé le 24 février 2022, ne se limite pas aux frontières russes et ukrainiennes et n’est pas menée exclusivement par des militaires. Cette réalité est fondamentale pour penser l’attribution des attaques, l’effort de soutien humanitaire et les enquêtes sur les crimes de guerre.

La guerre n’a pas débuté le 24 février 2022. Il a été documenté que les autorités russes et les groupes criminels russophones étaient à la manœuvre bien avant l’invasion: vol de données, intrusion et repérage de systèmes, ces actions ont permis la création d’informations utiles à l’effort de guerre. Dans le même temps, des attaques numériques destructives ont été déployées des semaines avant l’invasion afin d’affaiblir les capacités technologiques de l’Ukraine. Enfin, la machine de désinformation russe, qui tourne à plein régime depuis l’invasion, ne cible pas uniquement le présent mais vise à modifier le passé.

La désinformation russe cherche en effet à réinventer l’histoire, comme les détails du jugement de Nuremberg, ou la peinture des Ukrainiens en criminels nazis. Toutes ces manœuvres existent depuis des années, et accélèrent l’effort de guerre. Qu’en est-il de leurs statuts au regard du droit international? Peut-on vraiment considérer que ces exactions ont été effectuées en temps de paix parce que antérieures au premier tank franchissant la frontière? Quel cadre légal pour juger les responsabilités?

Mais le profond changement n’est pas que temporel, il est spatial. Cette guerre «crowdsource» la capacité de tout un chacun à participer aux hostilités, de défendre et attaquer des objets militaires, ou de documenter des crimes de guerre. Ceci se fait notamment par l’utilisation de capacités humaines et d’infrastructures techniques qui sont en dehors de l’Ukraine et de la Russie.

Cette évolution est si rapide qu’elle questionne le droit international humanitaire. Dans le cyberespace, il est très difficile de clairement positionner et définir précisément les objets militaires et les objets civils, surtout quand tous sont connectés. Ceci est également impacté par le «slacking» de guerre, quand il est techniquement possible de s’improviser combattant pour un temps limité, en prenant part à des attaques cyber contre des objets militaires, en utilisant une infrastructure civile d’un pays qui n’est pas parti au conflit, à la carte et selon ses envies (soit une participation à des campagnes de déni de service).

Ces mutations temporelles et spatiales sont majeures. Lors de la migration millénaire de la guerre depuis la terre vers la mer, puis vers les cieux, les espaces restaient contrôlés par les Etats. Le cyberespace est un ensemble d’infrastructures techniques, en grande partie propriétés d’acteurs privés, ou opérées par des collectifs utilisant des technologies qui appartiennent à tous et à personne. Dans ce contexte, l’invasion de l’Ukraine a modifié brutalement les lignes de responsabilité. Nous assistons au début d’une nouvelle ère où, plus que jamais civils, industries, militaires et criminels sont interconnectés dans leurs efforts de paix ou de guerre.