Le chinois Huawei peut-il être interdit en Suisse comme aux Etats-Unis?

L’interdiction d’utiliser des équipements chinois de télécoms aux Etats-Unis fait se demander si la situation va évoluer pour Huawei en Suisse comme c’est le cas en Europe. Le fabriquant équipe tant Swisscom que Sunrise et Salt, qui ne vendent toutefois plus ses smartphones.

Urs Lehmann, Président de Swiss-Ski, Haitao Wang, ex CEO de Huawei Suisse, et la skieuse Wendy Holdener scellent leur partenariat en 2019.

La Commission Fédérale des Communications américaine (FCC) a interdit le 24 novembre dernier l’importation des équipements de télécommunications de cinq entreprises chinoises. Certes, ces entreprises étaient déjà sous pression avec un programme de restrictions démarré sous l’administration Obama et amplifié par celle de Donald Trump.

Toutefois, pour la première fois, ce n’est plus l’argument de la concurrence déloyale qui est invoqué dans le cadre de cette guerre commerciale, mais celui de la sécurité nationale. Et ce ne sont pas des politiques qui ont pris la décision, mais une commission technique qui vise des entreprises précises.

En Europe, les soupçons d’espionnage chinois au travers d’équipements de télécommunications auraient déjà conduit les deux principaux fabricants chinois, Huawei et ZTE, à diminuer leurs opérations selon une enquête de Politico. Du coup Bruno, nous demande:

«Quelle est la situation vis-à-vis des matériels télécoms chinois en Suisse?»

La réponse de Fabrice Delaye, journaliste.  Cher Bruno, merci pour votre question. En ce qui concerne la Suisse, la question se pose essentiellement pour Huawei dont les équipements sont utilisés et parfois commercialisés par les trois principaux opérateurs: Swisscom, Sunrise et Salt.

Huawei en Suisse. Si les premières collaborations entre Huawei et Swisscom remontent à 2008 et celles avec Sunrise à 2012, l’entreprise chinoise s’est installée en Suisse en 2018. A l’époque, Doris Leuthard, cheffe du Département fédéral de la communication, avait rencontré Eric Xu, le CEO de Huawei à Shenzhen et évoqué des «investissements massifs» à Lausanne et Genève.

Huawei emploie aujourd’hui environ 400 personnes en Suisse à Dübendorf, Liebefeld et Saint-Sulpice.

De bonnes relations. Depuis 2018, Huawei a mené une offensive de charme en Suisse.

  • Elle a une collaboration de recherche avec l’EPFL.

  • L’entreprise s’est assuré les services de Miss Suisse 2006, Christa Rigozzi, en tant qu’ambassadrice.

  • Elle sponsorise aussi Swiss-Ski et l’équipe nationale de ski alpin depuis décembre 2019 dans le cadre d’un contrat de trois ans.

Selon Manuel Küffer, porte-parole de Huawei Suisse:

«Nous nous préparons à renouveler le partenariat avec Swiss-Ski très prochainement.»

A en juger par leurs sites internet, les opérateurs suisses entretiennent aussi les meilleures relations avec Huawei.

Sur le site de Swisscom, la parole est par exemple donnée à Felix Frei, le CEO du Hallenstadion, à propos de l’installation WiFi du plus important site événementiel du pays:

«Swisscom et Huawei sont pour nous également des partenaires en matière d’innovation. Ils nous aident à développer de nouveaux modèles de prestations de services.»

En 2019, Sunrise et Huawei avaient créé un «Joint Innovation Center» à Zurich.

Spécialiste des télécoms, le blogueur Xavier Studer observe cependant:

«Huawei a réduit ses efforts de communication en Suisse.»

Les infrastructures. Huawei fabrique des téléphones, mais est principalement connu pour ses équipements bon marché, mais de qualité pour les réseaux.

En ce qui concerne Swisscom, Huawei est principalement active dans les équipements pour le réseau fixe.

Selon Alicia Richon, porte-parole de Swisscom :

«Dans le contexte B2B, nous offrons à nos clients la possibilité de choisir entre différentes solutions de réseau et différents modèles d'intégration. Pour les solutions d'intégration de systèmes, les clients ont en principe la possibilité de participer au choix du fournisseur de technologie en fonction de leurs besoins. Certains clients optent pour Huawei. Pour les solutions standard B2B, nous misons sur une stratégie multifournisseur et qualitative (best-of-breed). Pour les services mentionnés, Huawei n'intervient que dans l'environnement WAN (les réseaux de grande étendue, ndlr.)».

Chez Salt, la porte-parole Viola Lebel explique :

«Salt, poursuit une stratégie à deux fournisseurs pour son réseau, à savoir Nokia et depuis janvier 2020 Huawei. Cette stratégie de double fournisseur nous permet de réagir plus rapidement à d'éventuelles restrictions et de garantir un plan de développement du réseau robuste face au développement rapide de la technologie 5G.»

Elle précise:

«Huawei fournit à Salt uniquement la technologie d'accès radio, c'est-à-dire les composants de réseau qui se trouvent en périphérie du réseau et qui permettent aux utilisateurs d'accéder à notre réseau. Tous les composants de cœur de réseau - c'est-à-dire les composants qui garantissent la sécurité du réseau - ne sont pas fournis par Huawei et sont gérés en interne par Salt.»

Chez Sunrise, les technologies Huawei sont principalement utilisées pour le réseau mobile 5G.

Les smartphones. Quelle est la situation de Huawei dans les boutiques des trois principaux opérateurs suisses?

Chez Swisscom, Alicia Richon explique:

«Nous n'avons actuellement aucun smartphone de la marque Huawei en vente dans notre assortiment, et ce depuis environ une année.»

Sur le site de la boutique en ligne de Sunrise, on ne trouve pas non plus d’appareils de marque Huawei.

Chez Salt, Viola Lebel répond:

«Des produits Huawei sont disponibles dans nos Salt Stores depuis 2014. Nous avons également des produits des marques Oppo et Xiaomi dans notre assortiment. Cependant, Salt ne propose pas de téléphones portables Huawei actuellement.»

L’influence américaine. La décision d’interdiction des fabricants chinois aux Etats-Unis est-elle de nature à modifier l’attitude des opérateurs suisses vis-à-vis de Huawei?

Selon Xavier Studer:

«La décision américaine soulève la question des backdoors (des portes dérobées dans du matériel pour espionner ndlr.). Les opérateurs suisses ont certainement évalué ces risques.»

Alicia Richon chez Swisscom observe:

«Nous suivons de près la situation actuelle et sommes à cet effet en contact étroit avec les autorités suisses et d'autres opérateurs de télécommunications en Europe. Nous adaptons notre stratégie et nos mesures de protection à nos évaluations des risques.»

Elle ajoute:

«Indépendamment de la situation politique, nous misons depuis des années sur une stratégie multifournisseur. Dans la téléphonie mobile, y compris la 5G, Swisscom travaille en étroite collaboration avec Ericsson, dans le cloud pour les clients commerciaux avec Dell et EMC, et pour les services de réseau fixe avec Huawei, Nokia, Cisco et Juniper.»

Alicia Richon précise:

«La sécurité de nos clients, de nos réseaux et de notre informatique est une priorité absolue. Nos processus et nos architectures sont conçus de manière à minimiser les risques éventuels, indépendamment du fabricant et du pays d'origine, et à protéger nos réseaux contre l'espionnage ou le sabotage. Nous procédons en outre régulièrement à des audits de sécurité. Nous échangeons aussi avec d'autres fournisseurs européens et les autorités suisses sur des thèmes liés à la sécurité et prenons des contre-mesures en cas de nouvelles menaces.»

Chez Sunrise, le porte-parole, Manuel Guenin fait le commentaire suivant:

«Sunrise partage l'évaluation faite jusqu'à présent par les autorités fédérales. Nous sommes d’avis que Huawei ne doit pas être exclu de la mise en place de l'infrastructure 5G dans notre pays, avant tout parce que le sujet concerne la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine.»

Il ajoute:

«Le Conseil fédéral déclare être conscient de la situation actuelle. Ce dernier souligne que les opérateurs suisses sont responsables de la sécurité de leurs réseaux, quelle que soit l'origine de la technologie utilisée, et ne prévoit ainsi pas d'exclusion. Nous partageons cet avis. En outre, la loi suisse sur les télécommunications oblige les opérateurs du pays à sécuriser leurs réseaux.»

Chez Salt, Viola Lebel indique :

«Nous considérons le risque de sécurité lié à Huawei comme faible et ne prévoyons actuellement pas d’adaptation sur ce plan.»