| | Idées

Tintin, Mussolini et Salon du livre... l'actualité vue par l'historien Michel Porret

Michel Porret

Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne et gratuite, Le Point du jour. Inscrivez-vous!

Bonjour, c’est Michel à Genève, où j’apporte un peu d’épouvante au Salon du Livre en ville. En particulier au «Living-room» du chemin de la Mousse, où des éditeurs genevois organisent malgré tout débats et rencontres. C’est aussi l’adresse de la rédaction de Heidi.news...

La peur est mon sujet. En version gothique avec Dracula, l’archétype du vampire, ou la créature cadavérique fabriquée à Genève par Frankenstein. Mais ce matin, je vous parle aussi de Tintin, de Mussolini et de mon fils Arsène âgé de 10 ans, pris dans la nasse de la pandémie.

Dans mon radar

Photo article

Cette fin de semaine, je participe à des débats et projections de films au «Living-room». Les éditions Zoé, Georg, La Baconnière, Labor et Fides, la Couleur des Jours et d’autres ont préparé un programme remarquable de trois jours avec des stars cathodiques comme Raphaël Enthoven ou des monstres mélancoliques comme moi.

Living-room à Chêne-Bourg (FR)

Incisif comme les dents du vampire! Pour ma table ronde samedi à 19h30, avec deux complices, Vincent Fontana et Alain Morvan, on va réfléchir aux ingrédients imaginaires et factuels du gothique, ce tissu de représentations de la peur de l’individu face aux ténèbres, à la mort, aux revenants, à l’immortalité. Mon tout premier livre s’intitulait déjà La Peur au XVIIIe siècle... On s’appuiera sur des films et des classiques du XIXe siècle, notamment le Frankenstein (1818) de Mary Shelley ou le Dracula (1897) de Bram Stoker. Un débat incisif comme les dents du vampire! En décembre, je publie d’ailleurs aux éditions Georg avec Olinda Testori Frankenstein, le démiurge des Lumières: un patchwork sur l’effroi cadavérique autour du monstre ostracisé par sa difformité.

Salon du Livre, rendez-vous avec la peur (FR) 

Photo article
Nosferatu (1922)

Les chef d’œuvre de la peur. A côté de mon métier d’historien, cela fait un moment que j’essaie de travailler sur d’autres formes culturelles que prennent les imaginaires sociaux, le cinéma en particulier, la bande dessinée aussi. Je suis fasciné par les films de série B, notamment Them, de Gordon Douglas (1954) qui raconte l’histoire d’une communauté américaine assaillie par des fourmis mutantes et géantes. Dans les années 50, ce genre filmique reflète aux États-Unis une peur sociale réelle qui n’est pas celle de la pandémie d’aujourd’hui, mais celle de la bombe atomique ainsi que le fantasme incroyable d’une invasion soviétique imminente. On va s’amuser un peu avec les frayeurs d’Hollywood !

Autre chef d’œuvre de la peur, Peeping Tom de Michael Powell (1960). Le cinéaste filme un psychopathe qui veut filmer la peur de ses victimes au moment où il les transperce avec le pied de sa caméra. Le cinéma a-t-il le droit de montrer l’instant intime de l’effroi final? Si oui, c’est qu’il y a une très forte attente sociale de voyeurisme. On discutera aussi de Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau (1922), prototype expressionniste du film vampirique sur fond d’invasion de rats pestiférés et dans le contexte de la montée des périls dans l’Allemagne de Weimar.

Nosferatu le vampire (samedi 31 octobre) (FR)

Les infos qui comptent pour moi

L’enfance marquée au sceau de la pandémie. L’actualité, c’est évidemment le retour pandémique après avoir dansé tout l’été au bord du volcan. Ce qui compte pour moi, ce sont les enfants. Mon fils Arsène a 10 ans. Une grande partie de sa vie sera marquée par la distanciation sociale, la prudence dans les magasins, les préaux d’école fermés, le fait que les parents ne puissent plus aller dans les classes parler aux enseignants, la méfiance partout, le masque, le gel, les jeux qui ont changé, le foot qui s’est arrêté, etc.

Je suis très frappé par cette sorte d’anthropologie de la prudence qui est en train de normer l’enfance, et qui va la transformer. Nous, les adultes, avons vu beaucoup de choses. Nous avons du recul face au mal. Les enfants, eux, seront sensiblement marqués par les souvenirs de la vulnérabilité. Dans leur imaginaire, les personnages masqués sont des superhéros : Zorro, Batman, le Fantôme du Bengale. Essayons de leur dire qu’en vivant avec le masque, nous sommes tous des superhéros du quotidien!

Que doivent faire les intellectuels? Travailler, réfléchir, écrire, mettre des mots sur cet effritement très lent de la sociabilité dans une démocratie jusque-là insouciante et consumériste, où tout allait de soi. J’ai commencé à publier sur le site des Rencontres internationales de Genève des capsules vidéos d’intellectuels qui pensent notre actuelle fragilité, comme l’écrivain et éditeur québécois Benoît Mélançon.

Benoît Melançon, un intellectuel en temps de pandémie (FR)

Pendant ce temps sur Heidi.news

Les nouvelles mesures du Conseil fédéral seront-elles suffisantes? Le Conseil fédéral a été fortement critiqué récemment pour sa gestion de la crise du coronavirus. Les cantons ont pris des mesures désordonnées et les hôpitaux tirent la sonnette d’alarme. Le gouvernement n’avait pas d’autre choix que de reprendre la main et de proposer des actions coordonnées pour l’ensemble du pays.

Heidi.news (FR)

EXCLUSIF – Douze cas de Covid-19 sèment le chaos dans une crèche lausannoise. A la garderie de Tivoli, à Lausanne, en une semaine et demie, 12 cas positifs ont été enregistrés parmi les employés sans que l’établissement ne soit fermé par les autorités cantonales.

Heidi.news (FR)

La Suisse déploie enfin les tests rapides, dès novembre. Alain Berset affiche un objectif de 50'000 tests rapides (antigéniques) par jour, qui viendront complémenter les 30'000 tests PCR actuels. Ils devront être disponibles dès le 2 novembre dans les cantons. Le dépistage en pharmacie sera la grande nouveauté.

Heidi.news (FR)

«L'Etat compte ses sous, nous on compte les morts»: la colère des soignants vaudois. Mercredi 28 octobre en début de soirée, entre 1000 et 1500 manifestants ont défilé du CHUV jusqu’à la place Saint-François à Lausanne pour exiger une revalorisation de leur travail. Les manifestants formulent trois revendications, qu’ils ont soumises à Rebecca Ruiz, conseillère d’Etat en charge de la santé.

Heidi.news (FR)

Ma raison d’espérer

Photo article
Manifestations de joie au Chili, le 25 octobre. (AP Photo/Luis Hidalgo)

La démocratie n’a pas dit son dernier mot. Comme historien, il est impossible d’espérer un monde définitivement meilleur. Nous ne savons pas d’où frappera le mal. Mais on peut se réjouir… Comme de cette très bonne nouvelle: le Chili a tourné la page constitutionnelle de la dictature militaire et néolibérale de Pinochet. On voit que même dans des moments très durs, la démocratie n’a pas dit son dernier mot. Peut-être qu’elle connaîtra un sursaut ailleurs, comme aux États-Unis mardi prochain.

France Inter (FR)

Dans mon labo d'historien

Tintin relu. Je termine un essai pour mon fils. Cela s’appelle Tintin, voilà des années que je lis tes aventures. J’essaie de montrer comment, en relisant Hergé de façon transversale autour de trois thématiques, le pacifisme, la lecture et le bruit, on peut donner un sens culturel très profond à cette œuvre démocratique.

Du lourd, du savant! Autre chantier, je termine aussi un gros travail sur les expertises médico-légales aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce ne sera pas forcément grand public, plutôt universitaire et savant, mais cela prolonge un livre d’histoire sociale que j’ai publié l’an dernier chez Georg, Le Sang des Lilas, sur un fait divers épouvantable à Genève à la fin du XIXe siècle, et qui avait mobilisé l’ensemble des savoirs médicaux-légaux et psychiatriques de l’époque.

La vie des idées (FR)

Pessimisme chrétien. Pour les éditions La Baconnière, je prépare la réédition de l’oublié roman Le Nouvel Adam (1924) de l’écrivaine genevoise Noëlle Roger, pionnière de la science-fiction et des récits conjecturels. En chrétienne pessimiste, elle reconsidère le mythe prométhéen de Frankenstein.

Wikipedia (Noëlle Roger) (FR)

Chantier à peine ouvert. J’ai un autre projet, mais il est un peu tôt pour le détailler, c’est un chantier à peine ouvert. Je pense rédiger une histoire culturelle des créatures de la nuit, autour des trois principales figures de l’effroi: le loup-garou, le vampire, la sorcière.

Ce qui m'étonne

Eclairer mon cœur. Ce qui m’étonne, c’est que vous m’ayez appelé [pour faire cette newsletter]. Cela m’étonne aussi de rester debout et vivant dans la beauté de la vie. Ce qui m’étonne surtout c’est la lumière vive de mon fils Arsène qui m’assigne depuis 2009 dans l’éthique de l’amour. À lui ce vers de l’immense René Char: «Au moment où tu m’apparus, mon cœur eut tout le ciel pour l’éclairer».

Si vous avez encore le temps

Photo article
Benito Mussolini, arrêté et photographié par la police bernoise en 1903.

M comme Mussolini. Je viens de terminer le premier volume d’une trilogie très ambitieuse d’un jeune romancier italien, Antonio Scurati: M, l'enfant du siècle. Une fiction remarquable qui croise les subjectivités et les imaginaires politiques et sociaux de cette époque violente. Ce chef d’œuvre pose des vraies questions sur les rapports complexes entre la fiction et l’histoire. Il édifie l’épopée des protagonistes du «moment mussolinien». La démonstration y est cinglante: quand l’État libéral recule face au populisme, de compromis en compromis, de peur en peur, on arrive au pire, soit au fascisme italien des années 1920. Doit-on alors évoquer les États-Unis d’aujourd’hui, lorsque le libéralisme et les barrières démocratiques vacillent? Réponse prochaine!

Editions les Arènes (FR) 

Photo article

La Bête. Moins grave, mais à lire absolument aussi: La bête, une BD de Zidrou et Frank Pé. Graphiquement, c’est spectaculaire, un sensible et fraternel hommage à André Franquin, longtemps dessinateur de Spirou, Fantasio, père de Gaston Lagaffe. Une esthétique crépusculaire pour visualiser la Belgique de l’après occupation, de l’après marché noir, de l’après libération, de l’après épuration. S’y entremêlent des teintes en clair-obscur, ocre, gris, etc. On y lit les péripéties du Marsupilami, ramené à Anvers en 1955 et qui sera adopté par un petit Saint François d’Assises dans un faubourg de la misère. On y lit le désenchantement de l’enfance face au mal. Graphisme et contenu: cet album est absolument remarquable, un des plus formidables publié cette année en octobre ! La bande dessinée est une affaire sérieuse!

Editions Dupuis (FR)

Michel Porret, bio expresse. Historien, professeur émérite d'histoire moderne à l'Université de Genève, président des Rencontres internationales de Genève, animateur de l’équipe Damoclès, rédacteur de Beccaria (Revue d’histoire du droit de punir), directeur des collections L’Équinoxe et Achevé d’imprimer (Georg), collaborateur à En attendant Nadeau, auteur de plus de 300 publications, Michel Porret pratique l’histoire intellectuelle, sociale et culturelle (Lumières, utopie, pénalité, bande dessinée). L'actualité normative nourrit son lien comparatiste au passé. Derniers ouvrages publiés chez Georg: Dictionnaire critique des utopies au temps des Lumières (av. B. Baczko et F. Rosset), Le sang des lilas, une mère mélancolique égorge ses quatre enfants en mai 1885 à Genève.
Son blog sur le site du Temps (FR)

Heidi.news sur Telegram, chaque fin de journée, recevez les articles les plus importants.
Inscrivez-vous!

Lire aussi